in the blazing sun I saw you

Quand la fin de l’année approche, j’ai tendance à mélanger les photographies que je n’ai pas encore publiées sans forcément les réunir par thème. A ce moment de l’année, mon inspiration pour écrire diminue aussi. Il faut dire que le billet précédent m’a en quelque sorte vidé de toute envie d’écrire pour quelques jours au moins. Le mois de décembre est en général moins actif niveau écriture, mais je me rends compte que l’année dernière avait quand même été assez chargée pour ce qui est du nombre de billets publiés et de la longueur des textes sur chaque billet. Il faut que je fasse quelques efforts pour terminer l’année.

Sur ce billet, les premières photographies montrent le village Shonan Kokusai Mura sur les hauteurs de Hayama, dans la préfecture de Kanagawa. Il s’agit d’un village assez récent, sans histoire ni histoires, assez isolé en haut d’une colline. Certains bâtiments ont des formes assez futuristes, comme celui tout en courbe de la première photographie. Il y a aussi des maisons individuelles regroupées dans un quartier résidentiel dont le silence nous fait croire que personne n’y vit. On croise bien des personnes dans ce village mais leur nombre vis à vis de l’étendue des lieux donne un sentiment de vide qui m’a un peu dérangé. Je n’avais pas eu cette impression la dernière fois que nous y étions allés, peut être parce que c’était en plein été, au mois de juillet. Notre dernière visite au Shonan Kokusai Mura date d’il y a 15 ans. Lorsque l’on descend de la colline, on arrive au bord de l’océan et on redécouvre la plage de Zushi. Nous allons souvent à Hayama, mais très peu à Zushi. J’aime beaucoup Hayama, je pourrais, je pense, y vivre (et j’ai d’ailleurs rencontré récemment un français qui y vivait).

La photographie suivante nous ramène vers Tokyo, à Ariake. J’ai pris cette photo après avoir fait le tour du salon de l’automobile. Sur la large allée entre Tokyo Big Sight et la gare la plus proche, avait lieu un spectacle de danse en costumes. A l’arrière, on faisait flotter de grands drapeaux tout en longueur et sur le devant une rangée de photographes saisissait tous les mouvements de la chorégraphie. Plusieurs groupes de danseuses et danseurs se produisaient les uns après les autres, toujours en synchronisation parfaite. Il s’agissait peut être d’un concours.

Les deux photographies qui suivent ont été prises à Shinagawa et Nishi-Magome. A Shinagawa, je suis toujours tenté de prendre en photo l’espace ouvert derrière la gare, notamment la barrière d’immeubles coiffées d’affiches publicitaires. A Nishi-Magome où je vais pour la première fois, je suis attiré par les blocs blancs d’un petit immeuble au bord des voies de Shinkansen. Je ne me suis pas approché pour vérifier si cet immeuble était intéressant d’un point de vue architectural. Il était au moins intéressant visuellement dans son environnement. La dernière photographie de cette série hétéroclite nous ramène dans la préfecture de Kanagawa. Ce petit chat obèse se trouve dans les jardins intérieurs du restaurant japonais Kokonotsuido. C’est un excellent restaurant dont les salles sont posées comme des petits cabanons sur le flanc d’une colline boisée. Un chemin nous fait naviguer sur cette colline et il est bordé de ce genre de petites statues.

Je n’ai pas écouté la musique de l’artiste britannique FKA Twigs (de son vrai nom Tahliah Debrett Barnett) depuis le morceau Water Me de son EP intitulé sobrement EP2, sorti en 2013. L’image digitale qui illustre son deuxième album Magdalene, sorti le 8 novembre 2019, est très étrange et m’a intrigué. Je me souviens avoir écouté l’introduction de chaque morceau sur iTunes le soir de sa sortie, avant de me coucher. J’avais tout de suite été impressionné par la force émotionnelle, dans sa voix notamment, de chacun des morceaux. Je me souviens également avoir été vérifier quelle était l’évaluation donnée par Pitchfork. Je ne suis pas toujours d’accord avec leurs avis, mais la note donnée à l’album m’a décidé à l’acheter dès le lendemain. Pourtant, je n’en ai pas parlé jusqu’à maintenant, car un peu comme l’album Anima de Thom Yorke, il faut être dans de bonnes conditions pour l’écouter, et ces bonnes conditions n’étaient pas toujours réunies ces derniers temps. Il s’avère que l’album est superbe et très prenant, même viscéral, en ce dès le premier morceau. Le sommet se situe au morceau Fallen Alien, qui a une force impressionnante. Du coup, je trouve les trois derniers morceaux qui le suivent un peu moins intéressant. Comme pour Anima, je pense que je reviendrais régulièrement vers cet album.

J’écoute aussi les quelques morceaux de Grimes qu’elle diffuse petit à petit avant la sortie complète de son album Miss Anthropocene en février 2020. Après le morceau Violence que j’aimais beaucoup et dont j’ai parlé sur un billet précédent, Grimes sort à la suite deux très beaux morceaux intitulés So heavy I fell through the earth et My name is dark. J’aime beaucoup l’ambiance sombre et éthérée des morceaux sortis jusqu’à maintenant. J’espère vraiment que le reste de l’album gardera cette unité de style et ne partira pas dans des envolées pop. L’ambiance est d’ailleurs assez différente de son album précédent Art Angels. Bien que j’avais beaucoup aimé Art Angels à l’époque, je préfère la direction qu’elle prend pour son nouvel album. En fait, l’approche artistique autodidacte de Claire Boucher (alias Grimes) est intéressante et même inspirante. Sans être forcément d’accord avec ce qu’elle dit, j’aime toujours lire ses interviews, assez excentriques et décalées parfois, comme cette interview récente de Grimes par Lana Del Rey et un podcast scientifique Sean Carroll’s Mindscape axé Intelligence Artificielle qui a généré quelques discussions et polémiques sur Twitter, comme rapporté ensuite sur Pitchfork. C’est d’ailleurs assez effrayant de voir comment certaines personnes réagissent au quart de tour sur Twitter sans sembler réfléchir aux mots employés. Il faut avoir la peau dure pour survivre aux salves de Twitter, et je comprends cette idée de Grimes de vouloir dissocier sa personnalité privée de celle publique d’artiste en utilisant un personnage avatar qui serait doté d’une intelligence artificielle (c’est le personnage que l’on voit sur les couvertures des morceaux, en images ci-dessus). L’avis scientifique du podcast ci-dessus est intéressant sur le sujet AI et corrige d’ailleurs les pensées parfois un peu trop fantaisistes de Grimes. Personnellement, j’ai été nourri par le manga Ghost in the Shell de Masamune Shirow quand j’étais plus jeune, donc ce type d’anticipation scientifique m’intéresse. Ces nouveaux morceaux de Grimes se combinent bien avec la musique de Yeule que j’écoute régulièrement depuis que j’ai découvert son album Serotonin II. Je ne peux m’empêcher de voir une influence de l’une (Grimes) sur l’autre (Yeule), pour l’ambiance sombre de leur musique et cette même idée de dissociation entre personne privée et personnalité artistique dotée d’une appellation spécifique. Yeule (de son vrai nom Nat Ćmiel) parle d’ailleurs souvent des multiples personnalités qui la caractérisent (des persona), dont celle digitale différente de sa personnalité privée. C’est un thème qui se rapproche de ce qu’évoque Grimes.

Dans un style très différent, j’écoute également deux morceaux de l’artiste japano-britannique Rina Sawayama, notamment le morceau ultra-pop (pour moi) Cherry, qui est extrêmement addictif dès la première écoute. J’aime beaucoup la densité du morceau et il y a une certaine fluidité dans sa construction qui est implacable. Je connaissais en fait cet artiste depuis un petit moment mais je m’étais toujours dit qu’il ne devait pas s’agir d’un style musical que j’apprécierais. Mais je m’autorise parfois des diversions musicales, comme par exemple, les albums Everything is Love de The Carters (Jay Z et Beyonce), Thank U, Next d’Ariana Grande ou ANTI de Rihanna. Ce sont des albums que j’ai beaucoup écouté quand ils sont sortis, sans forcément en parler ici. Ces petits détours font du bien de temps en temps. Rina Sawayama n’a pas tout à fait la voix de Rihanna, d’Ariana Grande ou de Beyonce, mais cela reste je trouve un de ses atouts. Le registre du morceau STFU! (qui veut très aimablement dire « Shut the fuck up! »), que j’ai découvert avant Cherry, est très différent, mélangeant les moments pop avec l’agressivité rock des guitares. La vidéo du morceau vaut le détour, surtout pour son introduction et sa conclusion montrant Rina lors d’un dîner avec un homme de type hipster occidental blanc se montrant assez peu respectueux d’elle et de sa culture, jusqu’à ce qu’elle finisse par péter les plombs (et c’est à ce moment que toute l’agressivité des guitares se déclenche). La situation est exagérée et même caricaturale, mais j’imagine assez bien ce genre de personnages prétendant savoir tout sur tout et coupant la parole des autres à longueur de conversation pour imposer leurs propres discours. J’ai déjà rencontré ce genre de personnages, il y a longtemps, qui après seulement quelques mois de vie à Tokyo, avait déjà tout compris sur ce pays et sa culture, et pouvait déjà donner des lessons complètes sur ce que sont les japonais.

Pour rester chez les britanniques mais dans un autre style encore, j’écoute un nouveau morceau de Burial (de son vrai nom William Bevan), intitulé Old tape sur la compilation HyperSwim des deux labels Hyperdub et Adult Swim à l’occasion des 15 ans de ce dernier. Un peu comme pour Grimes, je me précipite tout de suite pour écouter les nouveaux morceaux de Burial, car ils arrivent de manière très parsemée. Burial n’a pas sorti de nouvel album depuis son deuxième, Untrue sorti en 2007. Untrue, album culte, et notamment son deuxième morceau Archangel, ont posés les bases musicales de Burial, un style immédiatement reconnaissable qu’il continue à développer sur ses nouveaux morceaux. Burial a sorti de nombreux excellent EPs, dont j’ai régulièrement parlé ici, et il vient de les regrouper sur une compilation appelée Tunes 2011 to 2019. Je ne vais pas l’acheter car je m’étais déjà procuré tous les EPs en CDs ou en digital au moment de leur sortie ou un peu après. Je me suis quand même créé une playlist sur iTunes pour répliquer l’agencement des morceaux de la compilation. Je ne l’ai pas encore écouté car elle dure en tout 2h et 30 mins, mais j’imagine que ce nouvel agencement doit apporter une nouvelle vie à ces morceaux. Le morceau Old Tape de la compilation HyperSwim poursuit également le style Burial. On retrouve les collages de voix R&B sur des sons qui crépitent de synthétiseurs analogiques. Par rapport aux derniers EPs de Burial, ce morceau s’éloigne de l’ambient pour revenir vers une musique plus rythmée. Depuis Untrue, je trouve que Burial perfectionne son style tout en conservant le même univers sombre et pluvieux comme l’Angleterre industrielle.

du songe à la lumière (4)

“Dis-moi au fait, ça va mieux?” demande soudainement Aki. Kei se trouve d’abord prise au dépourvu par la question de sa collègue mais reprend vite ses esprits.
“Oui, ça va beaucoup mieux. J’avais très froid et de la fièvre. Je suis resté couchée tout le week-end, mais ça va beaucoup mieux maintenant.” lui répond Kei d’un air qu’elle croit convainquant. Elle n’aime pas beaucoup mentir et elle est d’ailleurs assez maladroite dans ses mensonges. Elle donne toujours trop d’informations qui finissent par la trahir. En poussant un peu le questionnement, on aurait vite fait de voir clair dans son jeu. De toute manière, Aki pose cette question machinalement sans y éprouver un intérêt particulier, et il n’y a aucune raison qu’elle ait eu vent de cette excursion soudaine à Hakone.

Mais elle continue tout de même d’un air soucieux. « Ce n’était pas la grippe, j’espère? »
« Non, juste un gros rhume tout au plus. »
« Tu récupères très vite en tout cas, c’est beau la jeunesse. »
Kei est maintenant persuadée qu’Aki a des doutes sur sa situation du week-end, mais la conversation se termine brutalement au son de la sonnerie du téléphone. Aki est la voisine de bureau de Kei depuis son arrivée dans l’entreprise l’année dernière. Elle n’en est pas sûre mais on dit que ça fait trente ans qu’elle travaille ici. Elle connaît tous les rouages du service, son histoire, les conflits étouffés entre certains employés, même si elle, elle s’en tient toujours à l’écart. Elle semble toujours être d’une humeur homogène, ou du moins elle maitrise parfaitement les manières de dissimuler ses soucis et ses états d’âme. Aki a pris Kei sous son aile dès son arrivée dans le service. Elle lui a tout appris dans les moindres détails, petit à petit. Kei n’éprouve pas de passion pour ce métier mais elle ne vient pas non plus au bureau avec des pincements au cœur. Elle suit en quelque sorte les traces de son père qui travaille également dans le service d’administration clients d’une grande entreprise régionale d’assurance à Nagoya. C’était la voie par défaut qu’elle a choisi, ne pouvant se décider sur autre chose.

Interrompue par sa collègue, Kei a perdu le fil de ses calculs sur son tableur Excel. Dès qu’elle quitte l’ordinateur des yeux, il lui faut toujours quelques minutes pour se replonger dans ces chiffres qu’il faut additionner, multiplier, soustraire, combiner, réconcilier, le tout en se concentrant suffisamment pour s’extraire des bruits alentours. Alors qu’elle repère des yeux le point où elle peut reprendre son travail, une notification de message vient de nouveau l’interrompre. Elle décide d’abord de l’ignorer mais cette notification qui clignote sans interruption en bas de son écran, devient très vite insupportable. Elle abdique. Un léger sourire, presque indescriptible, se dessine sur son visage. C’est un message de Tani.

Tani, c’est Yoshiyuki Taniguchi. Il travaille au 10ème étage de la tour, dans une toute autre division du groupe. Il a seulement quelques années de plus que Kei. Ils avaient sympathisé quelques mois après l’arrivée de Kei, au restaurant de l’entreprise devant la dernière tartelette au chocolat qu’il restait au coin dessert. Le sourire poli mais généreux de Taniguchi l’avait tout de suite rendu sympathique. Ils se sont rencontrés plusieurs fois au restaurant de l’entreprise. Tani était attentif aux horaires de Kei et organisait ses pauses déjeuner en même temps qu’elle, sans lui dire. Au bout de quelques semaines de rencontres opportunes, Kei commença à comprendre qu’il ne s’agissait pas seulement d’un heureux hazard qui se répétait. Il y a une semaine, Tani lui proposa d’aller au cinéma après les heures de bureau. C’est assez inhabituel pour Kei d’aller au cinéma un lundi. Comme inquiet que Kei lui fasse faux bond, il avait préféré la recontacter au milieu de la matinée en lui envoyant ce message qui l’interrompt de nouveau dans son travail. Tani lui avait donné le nom du film qu’ils allaient voir, mais elle ne le connaissait pas. Elle ne se se rappelle plus du titre. Elle se souvient seulement qu’il s’agit d’un film indépendant d’anticipation où, pour des raisons écologiques, on éteint toutes les lumières et les machines dans les villes une fois par semaine. Pendant ce qu’on appelle le ‘jour de la nuit’, la loi interdit strictement toute utilisation d’appareils électriques et électroniques. Kei s’était demandée pourquoi le cinéma s’obstine toujours à inventer des futurs apocalyptiques. Même si elle a quelques doutes sur l’intérêt de ce film, la perspective de passer une soirée avec Tani la réjouit.

Kei n’éprouve pas vraiment d’attirance physique pour Tani, mais son regard aux yeux rieurs l’apaise et la place dans un sentiment de comfort inexplicable. Ce sentiment est rare pour Kei. Elle se sent un peu plus légère et les journées semblent plus fluides et remplies d’une lumière diffuse qu’elle serait la seule à ressentir. Elle avait essayé d’expliquer ce sentiment à Hikari et son ami Masa, le soir au restaurant de Hakone, mais elle n’avait pas réussi à se faire comprendre. On lui avait conseillé de faire le premier pas, mais il s’avère que le contraire s’est produit. Elle n’avait pas mentionné cette rencontre aujourd’hui lors de la soirée à Hakone. Peut être par peur qu’on la pousse à aller plus vite qu’elle ne le désire.

La fin de journée arrive très vite sauf les dernières minutes qui sont interminables. Elle ne sort pas du bureau en même temps que Tani pour ne pas éveiller de soupçons inutiles. Ils se sont donnés rendez-vous à Shibuya, près du cinéma à l’étage du magasin Diesel. Après être descendu de l’immeuble de Nishi Shinjuku, elle se cale dans les rangées d’employés de bureau rentrant chez eux. Il faut choisir une file et suivre le rythme dans le couloir couvert qui amène à la gare de Shinjuku. Elle évite toujours du regard l’oeil de Shinjuku placé à l’entrée du couloir près de la gare. Cette statue de verre en forme d’oeil gigantesque observe la foule qui marche inlassablement. Elle se sent observée comme si on épiait ses moindres gestes. Cet inconfort la pousse parfois à accélérer le pas et à effleurer les épaules des gens dans la foule en les dépassant.

Quand elle rentre dans le wagon du train, elle ne s’assoit jamais mais se cale plutôt contre la structure de tubes métalliques près des portes automatiques. L’homme à côté d’elle, assis sur la banquette, lit assidûment un vieux manga qui a l’air d’avoir été retrouvé dans un grenier sombre, perdu sous une pile de livres. L’homme assis en face de lui est assoupi mais se réveille soudainement à chaque arrêt. Il ouvre grand ses yeux globuleux avec insistance pour déchiffrer sur l’écriteau digital le nom de la station où le train arrive. On a l’impression qu’on lui a dérobé ses lunettes tellement il se concentre intensément sur les écritures. Kei le regarde regarder les écritures digitales alors il tourne le regard pour la regarder. Elle détourne elle-même le regard pour regarder la fille d’à côté. Elle pianote sur son téléphone portable à toute vitesse, fait de longues pauses immobiles en regardant son écran. Elle semble hypnotisée par la lumière qui s’en diffuse. Mais elle reprend soudainement ses mouvements rapides sans quitter son écran de l’oeil. Kei n’arrive pas à écrire vite sur son smartphone. Elle aime pourtant y écrire ses pensées comme sur un journal intime. La plupart de ses textes sont d’ailleurs insignifiants et elle ne les relit jamais, mais elle aime ce moment de dialogue avec elle-même. Elle prend son temps, lève la tête entre deux phrases et regarde autour d’elle. Parfois, ses doigts ne vont pas aussi vite que sa pensée, ce qui crée une frustration qui la pousse à vouloir écrire plus vite sans prendre la peine de vérifier si les phrases qui ont résultent ont un sens. Les corrections automatiques de mots peuvent parfois jouer des tours. Elle se dit qu’il ne suffira bientôt plus que d’écrire quelques mots pour que la suite du paragraphe s’écrive automatiquement, au fur et à mesure que la machine apprendra les habitudes d’écriture et les sujets de prédilection de son auteur. Cette pensée devient tout d’un coup effrayante et elle éteint son portable pour le glisser dans sa veste de cuir noir. Elle lève les yeux en regardant dans le vide, pour finalement apercevoir à quelques mètres d’elle, un homme assis la tête penchée sur son portable. Il se trouve derrière un groupe de quatre hommes en costumes discutant à voix hautes d’un ton enjoué et elle distingue un peu plus ce visage qui lui est familier au gré des mouvements du groupe d’hommes balancés par les virages de la voix ferrée. Elle reconnaît la forme de ce visage et cette chevelure blonde. C’est l’homme de la pénombre à Hakone, le crieur de Shinjuku. Dans son effroi, Kei fait un mouvement en arrière, le dos plaqué contre le cadre tubulaire de la banquette, et détourne le regard. Certainement surpris par son mouvement brusque en arrière, l’homme aux yeux globuleux lèvent maintenant les yeux vers elle. La fille au téléphone portable interrompt son pianotage pour la dévisager à son tour. Kei se sent prise au piège. Le vibreur de son téléphone portable se déclenche ensuite dans sa veste de cuir. Il vibre très brièvement. Kei ferme les yeux pour essayer de s’abstraire de cette situation, mais pense à cet homme qui la suit sans cesse. Peut être est ce lui qui lui envoie un message sur son portable. Elle n’ose pas regarder et ferme les yeux plus fort encore. La station de Yoyogi est passée. Il ne reste qu’Harajuku et ensuite Shibuya où elle va descendre. Elle prie pour que l’homme à la chevelure blonde disparaisse.

« Shibuya, Shibuya … » Kei ouvre les yeux et l’homme n’est déjà plus là. Il est peut être descendu à la station d’Harajuku pendant qu’elle s’était plongée volontairement dans le noir complet pour effacer ces images qui la hantent. La foule se bouscule à la descente du wagon et elle se laisse emporter dans le flot des passagers jusqu’aux portes de sortie. La foule se disperse, la laissant soudainement seule au milieu du hall de la station. Il faut qu’elle reprenne ses esprits et qu’elle dépasse ses peurs. Elle sort son iPod de son petit sac, un vieux modèle aux couleurs dorées, et commence à marcher droit devant elle. Dans les couloirs de la station, une jeune femme s’arrête brusquement devant une affiche de spectacle et lui bloque involontairement le passage. Elle porte un petit sac en tissu avec une blanche neige dessinée la tête à l’envers. Au dessus, on peut lire les inscriptions “Stay Weird” écrites en gros caractères. Au moment précis où elle aperçoit ce texte, les notes de guitares de métal industriel allemand du morceau Rammstein démarre dans ses écouteurs, l’effraie un peu mais agissent également comme l’électrochoc dont elle avait besoin pour reprendre pied dans ce monde. Kei a vu Lost Highway il y a plusieurs années en DVD avec son amie de lycée Namie. Elles sont toutes les deux passionnées de cinéma, notamment celui de Lynch, où l’association de la musique avec les images jouent énormément sur l’impact émotionnel déroutant qu’il provoque. Kei écoute de temps la bande originale du film lorsqu’elle rentre du bureau le soir, quand elle ressent l’envie d’entendre la voix de Bowie sur le morceau « I’m Deranged » ouvrant le film sur une route dans la nuit. Mais ce soir, elle ne rentre pas chez elle. Enfin pas tout de suite, car elle a rendez-vous avec Tani.

Ce texte est la suite du précédent billet publié ici.

豊かな森がドアの後ろに隠れている

On se demande ce que cache cette grande porte boisée derrière une forêt de verdure posée sur les murs tout autour d’elle. Peut être que cette porte cache une forêt luxuriante à l’intérieur. Je retrouve le petit immeuble longiligne de la première photographie et il n’a pas perdu de sa blancheur. Sa construction est étonnante, notamment la terrasse ouverte sur l’extérieur s’étendant sur le vide et l’escalier de métal mis en avant sur la façade. On a en général l’habitude de voir ce genre d’escalier de secours caché à l’arrière des immeubles, mais il est ici un composant entier du style architectural du bâtiment. Il faudra que je cherche qui en est l’architecte.

Je m’abonne, me désabonne et me réabonne à Netflix, car je n’arrive jamais à trouver des films qui m’intéressent vraiment mais j’y reviens sans cesse dans l’espoir de trouver un film qui vaille le détour. Je commence très souvent à regarder des séries que j’arrête en cours de route, par manque d’intérêt par rapport au peu de temps que j’ai à y consacrer. C’était le cas par exemple de la série japonaise se passant dans les années 80, The Naked Director, qui n’a pas réussi à beaucoup me captiver après avoir regardé les premiers épisodes. Ce n’est pas que la série soit mauvaise mais elle est tout à fait dispensable au point où je me suis demandé s’il était vraiment nécessaire que je passe du temps à la regarder. J’ai eu le même sentiment en regardant la série adolescente 13 reasons why, même si j’ai quand même au final regardé toute la première saison, en me forçant un peu vers la fin. Sur Netflix, j’ai bien regardé des films que je connaissais déjà ou des valeurs sûres comme l’intégralité de la série Friends que je revoyais pour la dixième fois au moins, et découvert quelques très bonnes séries originales comme Mindhunter. J’ai en fait rédémarré mon abonnement à Netflix depuis la sortie de la saison 3 de Stranger Things, mais je n’ai pour l’instant pas découvert de très bons films. J’ai, ceci étant dit, des gros espoirs pour le prochain Scorsese, The Irishman.

Earthquake Bird (L’Oiseau-tempête en français) du réalisateur Wash Westmoreland est le dernier film que j’ai vu sur Netflix. Ce n’est pas un grand film, mais j’ai beaucoup aimé son ambiance dans le Japon de 1989 et le jeu des actrices, notamment le personnage de Lucy Fly (interprété par Alicia Vikander), une suédoise bien intégrée dans son environnement japonais. En fait, j’aime beaucoup comment est représentée dans son jeu la solitude omniprésente d’être étranger au Japon, même quand elle est entourée d’amis. C’est un sentiment très authentique je trouve, que j’ai connu aussi parfois pendant les premières années ici. La confrontation avec une autre personne étrangère qui vient d’arriver (Lily Bridges, interprétée par Riley Keough, la fille de Lisa Marie Presley) et qu’elle est obligée d’accompagner dans sa découverte du pays, est également une situation familière. On sent même dans certains passages son besoin de se différencier et de prouver même son intégration. Ce n’est pas le sujet du film, qui parle plutôt d’un trauma mélangé à une histoire d’amour avec un grand (par la taille) photographe, trop beau pour l’emploi d’ailleurs. L’acteur est Naoki Kobayashi, connu comme danseur du groupe Sandaime J Soul Brothers, affilié à l’agence Exile. On n’est pas vraiment impressionné par son jeu d’acteur mais plutôt par ses mouvements de danse dans une boîte de nuit dans une des scènes du film. Les images du film sont très belles, les scènes dans Tokyo ne sur-jouant pas les années 80, tout comme les images de l’île de Sado, que je ne connais pas mais que j’aimerais découvrir un jour. Le film est un thriller psychologique qui prend son temps mais il y une tension qui maintient toujours l’accroche.

Je me décide enfin à regarder le fameux film One cut of the Dead (カメラを止めるな!) du réalisateur Shinichirô Ueda, qui a eu tant de succès à sa sortie en 2017. Avant de regarder le film, je me disais que ce succès devait sûrement était démesuré pour un film de zombies qui m’avait l’air d’être tourné avec un petit budget, genre série Z. Le début du film ressemble beaucoup à un film de série Z d’ailleurs, mais les choses intéressantes commencent dans la deuxième partie du film. En fait, sans raconter l’histoire, on se laisse prendre au jeu et au final j’ai beaucoup apprécié. Ce n’est pas le film de l’année non plus, mais il vaut vraiment le détour. C’est en fait assez difficile d’en parler sans dévoiler l’histoire, donc je m’abstiendrais. C’est un film à la construction originale qui n’a finalement pas grand chose à voir avec un film d’horreur.

Je n’aime pas beaucoup les films d’horreur. Je ne sais pour quelle raison, je me suis encore laissé embarquer à regarder un film de Sion Sono. J’avais vu le très long Love Exposure il y a quelques années et malgré des idées intéressantes dans la première partie du film, il avait finit par m’épuiser. C’est exactement la même chose pour son dernier film, The Forest of Love. Le film commence assez bien, très sombre et décalé, avec le personnage de Joe Murata (interprété par Kippei Shiina) en escroc beau parleur qui arrive à manipuler les gens autour de lui pour leur subtiliser habilement tous leurs biens. Je m’étais en fait décidé à regarder le film car je savais qu’il y avait une scène avec un morceau de Jun Togawa, Mushi no Onna, le dernier morceau de son premier album de 1984, Tamahime Sama. Mais le film part dans des excès horribles et grotesques, voire même risibles sur certaines scènes, que j’ai eu beaucoup de mal à regarder. Du coup, le film m’a dégouté, ce qui est bien dommage car si le réalisateur n’était pas tombé dans l’excès inutile, il y avait matière à faire un film intéressant. Je ne nie pas qu’il y a un style Sion Sono, subversif donc, mais pourquoi aller aussi loin dans l’insoutenable des images. Mais plus que les images, c’est psychologiquement que le film est dur à regarder, voire malsain. C’est à priori l’objectif du réalisateur que de troubler et choquer les spectateurs, mais, en ce qui me concerne, c’est un film que j’aurais préféré ne pas avoir vu. En comparaison, le film Audition (オーディション) de Takashi Miike, basé sur un roman de Ryu Murakami, me paraissait plus regardable.

ステレオフォニック•フューチャー

J’aime beaucoup l’immeuble aux ouvertures courbes de tailles variables que l’on voit sur la première photographie. Ce building posé sur la grande avenue d’Aoyama a des formes organiques. Nous sommes, sur cette série, la même journée que sur le billet précédent mais un peu plus tard alors que la lumière du soleil commence à baisser un peu. Il n’est pourtant pas très tard dans d’après-midi, mais les ombres s’étendent déjà pour prendre des tailles surhumaines. Nous sommes au mois de novembre et c’est un des mois les plus agréables pour se promener dans les rues de Tokyo. On aimerait pourtant sortir de Tokyo mais les occasions se présentent peu en ce moment à part notre dernier passage à Kamakura. Nous n’avons pas encore apprécié les feuilles rougeâtres d’automne, à part celle que j’ai pu voir de manière parsemée sur le building blanc Omotesando Branches de Sou Fujimoto. Je me demande d’ailleurs s’il s’agit véritables branches plantées sur cet immeuble.

Extraits des vidéos sur YouTube des morceaux stereo future et KiND PEOPLE du groupe BiSH sur deux EPs sortis à une année d’intervalle, respectivement en novembre 2018 et novembre 2019.

Le morceau Stereo Future sorti l’année dernière est de la même trempe qu’un morceau comme My Landscape dans le sens où il s’agit d’un pop-rock très orchestré sur laquelle les voix du groupe s’additionnent et grimpent en intensité à mesure que le morceau avance. J’aime beaucoup cette succession rapide des voix même si elles sont inégales en puissance. AiNA pousse à chaque fois les morceaux dans leurs derniers retranchements tandis que Ayuni apporte un contraste aiguë qui transperce l’espace. C’est un morceau encore une fois très spatial. Cette notion d’espace est d’ailleurs toujours très présente dans les morceaux de BiSH. Après le désert de Mojave et son cimetière d’avions sur My Landscape, la vidéo de Stereo Future se déroule dans une ancienne mine de pierres dans la province de Tochigi près d’Utsunomiya. On y découpait la pierre de Ohya à l’aide de machines mécaniques dont les premières dans les années 50 étaient d’origine française. Mais l’utilisation de la pierre de Ohya est plus ancienne. Elle fut à l’origine utilisée pour les tombes, pour être ensuite utilisée comme matériau architectural à l’ère Edo. La pierre était réputée comme étant résistante aux effets des tremblements de terre et aux incendies. Cette pierre fut même utilisée en 1922 par l’architecte Frank Lloyd Wright pour l’ancien Imperial Hotel, dont quelques restes ont été déplacé au parc Meiji-Mura 博物館明治村 dans la province de Aichi, près de Nagoya. Les mines de Ohya ne sont plus actives et sont désormais une propriété privée, mais on peut visiter ses tunnels à travers le projet OHYA UNDERGROUND qui propose des visites, et loue également ces espaces pour des événements, films ou vidéos musicales comme celle de BiSH ci-dessus. En regardant cette vidéo pour la première fois, j’ai d’abord pensé qu’elle avait été tournée dans les mines de pierres Awa de Nokogiri Yama à Chiba, un endroit très particulier que l’on avait parcouru dans la chaleur du mois d’août, il y a trois ans. Tout comme les plus récents morceaux DiSTANCE sur leur dernier album, NON TiE-UP auparavant, ou My Landscape, cette vidéo de Stereo Future a une ambiance très cinématographique et panoramique, qui se marie bien avec l’atmosphère et la tension du morceau. Je vois ces quelques morceaux comme une marque de fabrique de la musique et de l’imagerie du groupe, et c’est là où BiSH (et son producteur Junnosuke Watanabe) est remarquable et ne s’assimile pas à un simple groupe d’idoles (ou anti-idoles) japonaises lambda. Le dernier single de BiSH est en fait un EP de deux titres, KiND PEOPLE et RHYTHM (リズム). Je n’écoute pour l’instant que le premier morceau, accompagné également d’une belle vidéo aux contrastes de couleur très poussés. Plus que cinématographique, cette vidéo est axée sur la chorégraphie de groupe (très populaire au Japon en ce moment dans les écoles). Le morceau est musicalement moins percutant que ceux dont je parlais avant et le style de la vidéo, sur un toit d’immeuble à Tokyo peut être (je ne reconnais pas le pont derrière), n’est pas spécialement novateur, mais j’aime tout de même beaucoup ce morceau au fur et à mesure qu’il se développe.

texte 一七〇一

Marcher dans le quartier d’Aoyama ressemble parfois à une ronde de vérification que rien n’a changé dans ces rues à l’écart des grandes avenues. Je vérifie que les 40 lames d’acier du Metroça d’Atsushi Kitagawara sont toujours bien en place. Je vais ensuite vérifier que la maison Wood / Berg conçue par Kengo Kuma avec ces lamelles de bois et ces grandes pièces de verre teinté se trouve toujours au même détour de rue. Je ne sais jamais où placer ces bâtiments sur une carte, mais quand je marche dans le quartier, ma mémoire des lieux me guide de bâtiment en bâtiment, sans m’y perdre. J’aimerais tant me perdre dans ces rues et retrouver le goût de l’inconnu, mais j’ai désormais traversé ces rues beaucoup trop souvent. Mais je scrute tout de même les destructions et les terrains vagues, comme une opportunité d’y voir une possible architecture remarquable dans le futur. Je reviens également pour la lumière, pour voir de quelle manière ces bâtiments réfléchissent cette lumière.

Quand Sheena Ringo 椎名林檎 est accompagnée par Utada Hikaru 宇多田ヒカル sur un nouveau morceau, je me précipite pour l’écouter. Ce nouveau morceau, sorti il y a peu, est en fait la troisième collaboration entre les deux artistes. On se souvient de Nijikan dake no Vacances (二時間だけのバカンス, des vacances de deux heures seulement) sorti en 2016 sur l’album Fantôme de Utada Hikaru. C’est d’ailleurs par ce morceau que je me suis mis à réécouter attentivement la musique de ces deux artistes après une longue pause de plusieurs années. Le premier duo de Sheena Ringo et Utada Hikaru était une reprise des Carpenters intitulée I won’t last a day without you sur l’album de reprise en deux volumes Utaite Myōri sorti en 2002. En fait, je ne me souviens que très peu de cette reprise car je n’avais pas beaucoup aimé cet album à l’époque à part deux morceaux que j’écoutais beaucoup: Haiiro no Hitomi (灰色の瞳) et surtout Momen no Handkerchief (木綿のハンカチーフ), que je chantais d’ailleurs parfois tant bien que mal au karaoke (dont une fois avec Tae Kimura). En comparaison, il m’est arrivé plus souvent de ’massacrer’ Kabukichō no Joō (歌舞伎町の女王) au karaoke, mais sur le moment on ne s’en rend pas forcément compte. Ce nouveau morceau, troisième duo, est intitulé Roman to Soroban (浪漫と算盤), mais possède également un autre titre en anglais The Sun & moon, comme souvent sur les albums de Sheena Ringo et on finit par s’y perdre. Ce duo est un des deux morceaux inédits sur le best of Newton no Ringo (ニュートンの林檎 ou Apple of Universal Gravity) qui sortira prochainement. L’autre morceau inédit appelé Kouzen no Himitsu (公然の秘密 ou Open Secret) est plus classique et moins intéressant que celui en duo avec Utada Hikaru. Le morceau est sous-titré « LDN version » car il est accompagné de l’orchestre philharmonique de Londres et a été enregistré dans les studios d’Abbey Road. Ce morceau, très orchestral donc, n’est pas révolutionnaire mais on apprécie retrouver ces deux voix ensemble. Le duo fonctionne très bien, mais je garde une petite préférence pour le morceau de 2016, Nijikan dake no Vacances.