ヌー民生活❶

Nous voilà à Takamatsu dans la préfecture de Kagawa sur l’île de Shikoku pour assister à un concert du groupe King Gnu de leur tournée japonaise et asiatique CEN+RAL Tour 2026. C’est mon fils qui avait tenté une réservation pour deux places, en ne pensant pas les gagner, à différentes dates du Japon et c’est tombé sur Takamatsu. Cela nous donne une occasion un peu imprévue de voyager à Shikoku, ce que je n’avais pas fait depuis 23 ans. Nous partons deux jours en passant une nuit à Takamatsu le soir du concert. L’avion qui nous y amène part assez tôt, à 7h45. On a eu un peu peur d’être en retard et de rater notre avion, en arrivant seulement une vingtaine de minutes avant l’embarquement. Le voyage en Boeing 737 JAL dure un peu plus d’une heure en passant au dessus d’un Mont Fuji dégagé, nous donnant une vue sublime que je n’ai malheureusement pas eu le temps de photographier. L’aéroport de Takamatsu est excentré, situé à environ 45 minutes en bus limousine de la station de train de Takamatsu au centre de la ville. Notre hôtel se trouve à un des stops de la ligne de bus, près du grand parc Ritsurin (栗林公園) et à un peu moins de 30 minutes à pieds du centre-ville. L’hôtel est plutôt ancien mais possède un certain charme Showa qui ne me déplaît pas. On s’était partagé les tâches pour ce voyage, je m’occupais de réserver l’avion et mon fils de l’hôtel. Takamatsu est une petite ville avec un nombre limité d’hôtels principalement situés autour de la gare de trains (à noter que le Shinkansen ne passe pas à Takamatsu) et on a assez vite réalisé qu’il fallait réserver son hôtel rapidement car sur les 10,000 personnes qui assistent aux deux dates du concert de King Gnu les 11 et 12 Mars, nombreux sont ceux comme nous qui viennent de tout le Japon. Nous avons réservé avion et hôtel deux mois à l’avance mais c’était déjà un peu tard car les hôtels près de la gare étaient déjà pris d’assaut pour les chambres à prix raisonnable. On s’est aussi assez vite rendu compte que nous étions loin d’être les seuls à faire le voyage depuis Tokyo. Nous avons croisé un assez grand nombre de personnes déjà habillés de t-shirt et hoodies tirés de cette tournée. Les ventes de goods sont déjà épuisés sur internet et on ne peut en acheter que sur place si on est muni d’un billet.

Après avoir déposé notre petite valise à l’hôtel un peu avant 10h du matin, nous partons à pieds sans trop tarder vers le lieu où se déroulera le concert, la grande salle multi-usage Anabuki Arena Kagawa (あなぶきアリーナ香川). Un deuxième intérêt pour moi est de voir cette salle tout en rondeurs, conçue par SANAA. Elle est très récente, ouverte en Février 2025, et a été primée du Prix Versailles. Il s’agit d’un prix international d’architecture et de design créé en 2015 et remis chaque année au siège de l’UNESCO à Paris. Il récompense les réalisations contemporaines considérées comme les plus remarquables ou les plus belles au monde dans plusieurs catégories. La beauté visuelle et la pureté des formes des créations de SANAA ne sont plus à démontrer. Ce complexe est composé d’une grande arène pouvant contenir jusqu’à 10,000 personnes, en incluant les places debout, et d’une plus petite arène qui lui est accolée. Anabuki Arena Kagawa se trouve au bord de la mer intérieure Seto dans le quartier de Sunport, à proximité de la gare de Takamatsu. Un parc vert, ou plutôt une bande de gazon, sépare l’arène de la mer, ce qui rend cet endroit très agréable et tout à fait particulier. C’est clairement une des plus belles salles de concert que je connaisse, pour son architecture épurée et pour son emplacement idéal, créant une petite bulle à l’écart de tout. Nous allons rapidement, dès notre arrivée le matin, à l’arène Anabuki car on y vend les goods de cette tournée. On n’avait pas imaginé qu’il y aurait autant de monde dès le matin. À notre arrivée vers 10h30, une longue file d’attente entoure déjà la petite arène alors que la boutique des goods vient d’ouvrir ses portes à 10h. J’imagine que nombreux sont ceux qui sont arrivés bien avant l’ouverture. Ce genre de choses au Japon est en général prévisible, mais j’avoue que je n’avais jamais vu un tel engouement. Le fiston s’inquiète un peu de ne pouvoir acheter ce qu’il voulait, mais on ne peut que prendre notre mal en patience. J’aime de toute façon ces moments avant concert où on se trouve au milieu d’autres fans. En attendant autour de l’arène, dans le froid hivernal qui se retenait un peu heureusement, on peut au moins se laisser distraire par le camion rouge de la tournée, décoré de gnus fantaisistes qui doivent représenter les membres du groupe. Après un tour de la petite arène qui nous aura pris environ une heure, nous entrons finalement à l’intérieur en se rendant compte que la file d’attente est encore longue. Au fur et à mesure, une voix annonce à l’haut-parleur les articles en rupture de stock. On finit par se dire qu’il ne faut mieux pas avoir une idée très précise de ce qu’on voudra acheter. Un peu plus de deux heures plus tard, nous arrivons finalement à nous emparer de t-shirts à manches longues, casquette entre autres petites choses. Ce sera tout à fait suffisant pour faire notre bonheur et on se sent en quelque sorte préparés pour le concert le soir à partir de 17h30.

Le déjeuner nous amène à chercher un restaurant de sanuki udon, qui est bien entendu la spécialité de la préfecture de Kagawa. Les restaurants sont nombreux, mais ceux autour de l’arène ont de longues files d’attente. On s’écarte un peu du centre pour en trouver un près de l’ancien château. Là encore, les fans de King Gnu, qu’on appelle Nū-min (ヌー民), sont nombreux, on les reconnaît facilement. Si on était venu à Takamatsu ce jour là sans savoir q’un concert s’y déroulait, on aurait pu penser qu’une grande partie de la population était fan du groupe. Ça m’amuse beaucoup de les chercher. Une très grande majorité à la petite vingtaine, mais je note également des parents comme moi qui accompagnent leur fille ou fils. Je ne sais pas s’il y a un style vestimentaire King Gnu, mais le style des fans avec pantalon oversized est assez répandu. Enfin, les jeans baggy et les vestes oversized sont à la mode en ce moment. On voit de tout mais pas de couleurs flashy. Les udon du midi nous calent bien et on a envie de marcher vers les ruines du château de Takamatsu et son parc.

Le château de Takamatsu (高松城) est l’un des sites historiques les plus importants de la ville de Takamatsu. Il n’en reste que ses vestiges, se trouvant dans un parc situé près du port appelé Tamamo Park (玉藻公園). Le château a été construit vers 1590 par le seigneur féodal Ikoma Chikamasa, un général de Toyotomi Hideyoshi, après la conquête de Shikoku. Il s’agissait d’un site stratégique pour contrôler les routes maritimes de la mer intérieure de Seto. À partir de 1642, le château fut dirigé par le clan Matsudaira, liée aux Tokugawa. Ce château est assez unique, car il s’agit l’un des rares “châteaux maritimes” du Japon (mizujō). Les douves sont remplies d’eau de mer, directement reliées à la mer intérieure de Seto. L’appellation de château Tamamo (玉藻城) est inspirée par les algues de la mer dans les douves. À l’époque féodale, le château comportait un donjon principal (tenshu) à plusieurs étages, plusieurs enceintes concentriques avec murs de pierre, des tours de guet (yagura) et portes fortifiées. Le donjon a disparu mais il reste certaines structures: des tours d’observation, un pont en bois couvert et le pavillon Hiunkaku, ancienne résidence de la famille Matsudaira, classé bien culturel important. On ne peut malheureusement pas visiter l’intérieur du pavillon. La grande porte Sakuramon a été reconstituée et les murs de pierre des douves sont impressionnants. Le parc historique, avec jardins et pinèdes autour des douves, est très agréable à visiter, d’autant plus que l’endroit est très calme. Le calme avant la tempête en quelques sortes. On prend notre temps mais celui-ci passe vite. Il est déjà presque 17h. On se change un peu pour porter le t-shirt à manches longues de la tournée et nous voilà fin prêts pour le début du concert.

les pruniers du sanctuaire

Les pruniers fleurissent en avance par rapport aux cerisiers, dont les fleurs se déclareront dans quelques semaines. On pouvait apprécier la présence parsemée des fleurs de prunier au grand sanctuaire Kanda Myōjin (神田明神), qui se situe à Sotokanda, dans l’arrondissement de Chiyoda. La station la plus proche est celle d’Ochanomizu, mais nous préférons y aller depuis la station d’Akihabara. Il y avait beaucoup de monde à Akihabara, et notamment des touristes attirés par le monde du manga et de l’anime. C’est un univers qui m’attire mais auquel j’ai presque complètement décroché depuis au moins vingt-cinq ans, ce qui correspond exactement à mon arrivée à Tokyo. Cela peut paraître étonnant, mais vivre à Tokyo m’a éloigné des manga. À cette époque, je me souviens avoir été surpris de ne pas les voir aussi présents que je ne le pensais dans les médias. Des anime passaient bien à la télévision japonaise, mais à des horaires soit tardifs, soit matinaux. Cela ne correspondait pas à l’image que j’avais avant de venir habiter à Tokyo.

Les photos au sanctuaire Kanda Myōjin ont été prises le week-end après le Nouvel An chinois, ce qui explique peut-être la foule présente. L’endroit est réputé pour apporter chance et prospérité dans les affaires, mais les entreprises et les sociétés se présentent plutôt au sanctuaire au tout début du mois de janvier. Le sanctuaire est vieux de 1 270 ans. Il a cependant été reconstruit plusieurs fois, notamment à la suite du grand tremblement de terre de Tokyo en 1923. La grande porte principale Zuishin-mon (隨神門) a été reconstruite plus récemment, en 1995, en bois de cyprès. Cette porte à deux niveaux est superbe, notamment le soir quand elle est mise en lumière.

Au moment où nous quittons les lieux, un groupe d’une dizaine de Lamborghini customisées s’avance vers la grande porte. Le contraste est frappant, et le bruit des moteurs ne s’accorde pas avec le lieu, même si l’on se trouve ici en plein centre de Tokyo.

Parmi les albums que je souhaitais écouter depuis longtemps, il y avait Thousand Knives (千のナイフ), le premier album de Ryuichi Sakamoto (坂本龍一). Il est sorti en 1978, avant la formation du Yellow Magic Orchestra avec Haruomi Hosono et Yukihiro Takahashi. Pour cet album, Ryuichi Sakamoto travailla étroitement avec l’arrangeur et programmeur Hideki Matsutake, qui sera le quatrième membre, non officiel, du YMO. J’avais d’abord été intrigué par le titre de l’album, que je lis être tiré de la description que le poète expérimental franco-belge Henri Michaux fait de l’usage de la mescaline dans son œuvre Misérable Miracle. L’album utilise une grande variété d’instruments électroniques, notamment plusieurs synthétiseurs KORG, Moog et le Roland MC-8 Microcomposer, programmé par Hideki Matsutake et joué par Sakamoto.

On dit que cet album est l’un des disques fondateurs de la musique électronique japonaise, mélangeant des influences occidentales, notamment celles des Allemands de Kraftwerk, avec des éléments culturels asiatiques. C’est particulièrement notable sur le quatrième morceau Das Neue Japanische Elektronische Volkslied, qu’on peut traduire par « La nouvelle chanson folklorique électronique japonaise », où Ryuichi Sakamoto entend redéfinir une nouvelle musique traditionnelle, mais synthétique, car entièrement composée par des machines. Ce morceau préfigure le type de sons que l’on pourra entendre un peu plus tard avec le YMO. Il est proche de la pop électronique, mais d’autres morceaux sont beaucoup plus expérimentaux, comme Island of Woods, qui nous amène dans un espace naturel qui pourrait être une forêt où une étrange force sommeille.

Le morceau-titre Thousand Knives est l’un des titres marquants de l’album, fusionnant la musique électronique avec la musique traditionnelle japonaise, avec une bonne dose d’expérimentations. Le morceau s’ouvre par la lecture d’un poème de Mao Zedong, récitée par Ryuichi Sakamoto à l’aide d’un vocodeur KORG VC-10. Le morceau part dans plusieurs directions, ce qui peut paraître désorientant, notamment avec l’ajout de sons de guitare joués par Kazumi Watanabe, mais Ryuichi Sakamoto parvient à donner une logique à l’ensemble. Ce morceau est une sorte de monument musical.

La mélodie sinueuse et ludique du cinquième morceau Plastic Bamboo est tout de suite très accrocheuse. L’album ne contient que six morceaux pour 46 minutes, chaque morceau étant assez long, plusieurs approchant les dix minutes. Alors que la première partie est plutôt expérimentale, la seconde, avec notamment Plastic Bamboo, est plus pop. L’album se termine sur le superbe morceau The End of Asia, à comprendre comme l’extrémité de l’Asie, qui prend des sonorités chinoises, bouclant en quelque sorte la boucle avec le texte d’introduction du premier morceau.

Alors, cet album doit-il être placé dans la liste des disques cultes de l’électronique japonaise, voire mondiale ? Oui, sans aucun doute.

la colline aux grues

Après notre visite du Shonandai Culture Center, nous reprenons la route pour une quarantaine de minutes jusqu’au grand sanctuaire Tsurugaoka Hachimangu de Kamakura (鎌倉鶴岡八幡宮). Comme nous y arrivons vers 16h, le parking n’est pas plein et nous pouvons y stationner. À cette heure-ci, la réception où l’on peut collecter le sceau goshuin n’est heureusement pas encore fermée. Nous connaissons bien cet endroit car nous nous y sommes mariés, en kimono, dans le petit pavillon de danse appelé Maiden (舞殿) placé au centre de la grande cour, face à l’escalier monumental qui mène au sanctuaire principal. Outre les mariages shintō, cette plateforme cérémonielle couverte et ouverte sur la cour peut être utilisée pour des danses rituelles Kagura (神楽).

Nous n’avons pas visité le Kamakura Bunkakan Tsurugaoka Museum (鎌倉文華館 鶴岡ミュージアム) mais j’aime m’arrêter quelques dizaines de secondes pour le prendre en photo. Le musée a été conçu par l’architecte Junzo Sakakura en 1951. Le Kamakura Hall, comme il se nommait à l’époque était le premier musée public d’art moderne du Japon. En Janvier 2016, 65 ans et 525 expositions plus tard, son existence fut menacée car le terrain arriva à expiration de son contrat de location et devait être retourné au sanctuaire. Il ferma ses portes en Mars 2016, puis fut reconnu comme bien culturel important de la préfecture. Des travaux de restauration commencèrent en 2017 pour renforcer sa structure tout en préservant son architecture historique. Le musée rouvrit ses portes en Juin 2019 sous le nom de Kamakura Bunkakan Tsurugaoka Museum. Je le regarde toujours de loin pour vérifier sa présence tout en me disant qu’il aurait pu disparaître.

J’ai également très souvent pris en photo le pin japonais se trouvant à l’entrée de la longue allée menant au sanctuaire. Ses formes sculptées par le vent m’avaient inspiré ma série de compositions photographiques Urbano-Végétal. Les toutes premières compositions de la série utilisaient d’ailleurs les pointes de cet arbre pour la partie végétale. Ce pin, élégant mais en même temps un peu punk comme une coiffure extravagante, se trouve juste à côté de la grande porte torii rouge qui délimite l’enceinte du sanctuaire. La longue allée qui suit nous amène au niveau de la station de Kamakura, en direction de l’océan. On s’enfonce ensuite dans les rues commerçantes, notamment celle de Komachi (小町通り) à la recherche d’un petit établissement proposant du shiruko depuis bien longtemps.

J’ai d’abord découvert le groupe After Dinner par l’émission de la radio NTS Liquid Mirror d’Olive Kimoto sur un épisode de Juin 2019 intitulé An 80s Japanese Rétrospective. La playlist de l’épisode démarrait par un morceau de ce groupe intitulé Paradise of the Replica, tiré d’un album du même nom. Ce morceau m’avait paru d’une beauté très étrange, mélangeant une ambiance à la fois fragile et théâtrale, avec une musique un peu triomphante qui semble annoncer le début d’un acte. Je n’avais pas poussé mon écoute plus avant car il y avait déjà tant de choses à découvrir sur cette playlist de Liquid Mirror, mais je me suis rappelé d’y revenir en voyant cet album mentionné sur la sélection Japanese Alternative’s Guide to JP New Wave du site Japanese Alternative Magazine (JPN ALT MAG).

L’album Paradise of Replica, sorti en 1989, est le deuxième album du groupe After Dinner, mené par la chanteuse et compositrice Haco. Le groupe est issu de la scène new wave et expérimentale du Kansai. Cette musique évolue dans des ambiances d’avant-garde pop clairement expérimentales. Les neuf morceaux de ce court album de 30 minutes se composent de collages sonores qui nous amènent dans des directions inattendues. Les morceaux Kitchen Life I et Kitchen Life II sont certainement les plus expérimentaux et complexes à appréhender à la première écoute. L’album est très orchestré et possède une force poétique assez fabuleuse. Des morceaux comme A Walnut ont une beauté aérienne très délicate. On y ressent même quelque chose de sacré. On imagine une musique de chambre, mais qui change soudainement de direction vers des rythmes pop plus appuyés. Les arrangements sont très variés, avec des cordes, des instruments traditionnels japonais, des percussions diverses, des sons synthétiques et parfois insolites. Un ballon de volley est même utilisé comme instrument sur le morceau Dancing Twins. C’est Haco elle-même qui tapote sur le ballon de volley sur ce morceau. Elle chante sur tous les morceaux, accompagnée par Yosuke Isshiki aux claviers, piano frappé au marteau-pointe et percussions, Masahiro Kitada à la boîte à rythmes et claviers, soroba-tone, batterie, guitares, Tadahiko Yokogawa aux claviers, basse électrique, percussions, entre autres. de nombreux autres musiciens interviennent sur l’album en fonction des morceaux. Celui intitulé Ironclad Mermaid est l’un des plus beaux de cet album qui fourmille d’idées. Certains passages à cordes accompagnés de mouvements mécaniques me donnent des frissons à chaque écoute. On se demande comment les morceaux de l’album parviennent à maintenir leur équilibre, mais ça fonctionne étonnamment très bien car ils sont très sensibles et invitent à un voyage intérieur. C’est certainement la raison pour laquelle cet album est considéré comme un disque culte de la pop expérimentale japonaise. On peut se demander quelle est la signification du titre très intrigant Paradise of Replica. J’ai pu lire que ce titre avait été imaginé par Haco comme un clin d’œil ironique à la culture japonaise de l’époque, souvent perçue comme mélangeant et réinterprétant des influences étrangères pour créer quelque chose de nouveau.

sonique hypnotique parallèlique

J’ai pris l’habitude depuis quelques années d’aller voir les coureurs du marathon de Tokyo, mais je m’y prends toujours un peu tard et la majorité des coureurs sont déjà passés lorsque j’arrive sur place aux endroits que j’avais sélectionné préalablement pour les voir. Ce dimanche matin, je pars donc un peu plus tôt que d’habitude, juste après le départ général vers 9h, avec l’idée de me placer à Asakusa près de la grande lanterne du Kaminarimon. J’arrive à peu près à temps à la station de métro d’Asakusa pour voir les coureurs des pelotons de tête, mais il est ensuite compliqué de rejoindre l’entrée du grand temple Sensōji où se trouve Kaminarimon car les rues sont en grande partie bloquées. Il faut repartir dans les souterrains de la station pour choisir la sortie adéquate. Il y a foule à regarder et encourager les coureurs. Après quelques va-et-vient, je parviens à trouver un emplacement au bord d’une barrière de sécurité qui me donne une vue dégagée sur la rue et ses coureurs. Je me tiens debout au niveau de la porte Kaminarimon devant le centre d’informations culturelles et touristiques de Asakusa conçu par Kengo Kuma. Je vois les coureurs du marathon négocier un grand virage à 90 degrés devant Kaminarimon. Après les groupes de tête, les coureurs défilent comme coule une rivière, sans interruption. C’est quand même impressionnant de voir autant de monde courir en même temps sur la même rue avec un enthousiasme quasiment festif pour certains. En face de moi, un groupe de deux supporters poussent des cris d’encouragement d’une ferveur presque exagérée. Je me demande même si l’alcool n’influence pas un peu leur enthousiasme. Mais mes voisins de barrière sont aussi très encourageants, notamment pour celles et ceux qui ont la fantaisie de se déguiser. On voit vraiment de tout. J’ai bien pris des photographies des coureurs mais je n’ai pas l’impression qu’elles soient suffisamment réussies pour les montrer. Le flot humain ininterrompu a quelque chose d’hypnotisant. Je me rends compte après plusieurs minutes que je suis resté quasiment immobile à regarder ce flux continu. J’ai ressens maintenant le besoin de me dégourdir les jambes.

Je me décide finalement à entrer à l’intérieur de l’enceinte du temple Sensōji, en traversant la rue commerçante Nakamise qui n’est pas aussi bondé que je le pensais. Ma dernière visite du temple doit dater d’il y a trois ans lors du festival Sanja Matsuri (三社祭). Après avoir collecté le sceau goshuin du temple Sensōji, je reprends ma marche à l’intérieur des quartiers plus tranquilles d’Asakusa, puis en direction de Kuramae et d’Asakusabashi. En chemin, je trouve des architectures déjà vues et montrées sur ce blog, notamment le Sauna Reset Pint, conçu par Akihisa Hirata, qui se dévoile derrière les toitures d’une des arcades couvertes du quartier. Depuis le quai de la station d’Asakusabashi, j’ai le plaisir de revoir les blocs grisâtres du Monospinal par l’architecte Makoto Yamaguchi.

Après son album Parallelisme sorti en 1984, j’ai le plaisir de reprendre l’écoute de la musique de Miharu Koshi (コシミハル) avec son album précédent Tutu (チュチュ) sorti en 1983. On y retrouve un son techno-kayō très inspiré, une techno-pop à la japonaise pleine d’un charme sophistiqué. Miharu Koshi, qui a reçu une éducation musicale classique dans sa jeunesse, écrit et compose ses morceaux qui sont produits par Haruomi Hosono et distribués sur le label YEN qu’il a fondé avec Yukihiro Takahashi chez Alfa Records. On y retrouve une esthétique raffinée qui évoque souvent la pop française, comme sur le premier morceau intitulé L’amour toujours. Il s’agit en fait d’une reprise d’un groupe de techno-pop belge nommé Telex, qui participe d’ailleurs à l’enregistrement du morceau. Il se dégage de certains morceaux, comme les très beaux Laetitia et L’amour et ironie noire, une mélancolie sombre, un romantisme un peu brumeux, qui contraste avec d’autres morceaux beaucoup plus légers dans leur approche. Scandal Night est assez fantastique dans son approche ludique et insouciante où les sons électroniques virevoltent dans tous les sens se mélangeant avec des bruits de téléphones rétro-futuristes. J’adore la voix pleine d’espièglerie de Miharu Koshi sur ce morceau. Les compositions musicales sont complexes et stylisées, denses sans être agressives, avec une élégance un peu théâtrale propre à Miharu Koshi que l’on retrouve de manière très similaire sur l’album Parallélisme. Sugar me est le seul morceau de l’album que je n’apprécie que moyennement car je trouve qu’il va un peu trop loin dans son approche fantaisiste. J’apprécie beaucoup plus le morceau suivant Pussy Cat, pour sa ligne de basse entêtante et ses sons électroniques par moment assez désorientants mais jamais hors sujet. De l’album Tutu, en référence au monde du ballet, je ne connaissais que le dernier morceau intitulé Petit Paradis car il était inclus dans une version en anglais sur la compilation YEN Sotsugyo Kinen Album (YEN卒業記念アルバム) dont j’avais déjà parlé. Ce morceau me laisse imaginer la chorégraphie d’un ballet et conclut brillamment cet album. De Miharu Koshi, le morceau Parallélisme de l’album du même nom reste pour moi le plus marquant, mais il y a beaucoup de très bonnes choses dans l’album Tutu évoluant dans des ambiances très similaires.

l’architecture lunaire du Shonandai Culture Center

J’avais noté depuis longtemps dans un coin de ma tête la visite du Shonandai Culture Center conçu par l’architecte Itsuko Hasegawa (長谷川逸子). J’y avais repensé après ma visite, il y a déjà presque quatre ans, du Sumida Lifetime Learning Center conçu par la même architecte. Les années ont ensuite passé et nous n’y sommes finalement allés que très récemment. Le complexe, utilisé principalement comme centre d’activités pour les enfants, se trouve au delà de Fujisawa dans la préfecture de Kanagawa, un peu excentré par rapport aux lieux plus touristiques que sont Kamakura et Enoshima. Il se trouve dans une zone résidentielle près de la station de Shonandai qui se situe elle-même à environ 1h30min de train depuis le centre de Tokyo. il nous aura fallu une bonne heure en voiture pour nous y rendre, traversant des banlieues que nous ne connaissions pas dans des zones loin de l’océan et loin des montagnes.

L’architecte Itsuko Hasegawa est originaire de la préfecture voisine de Shizuoka. Elle est née en 1941 et étudia l’architecture à l’Université Kantō Gakuin dont elle sera diplômée en 1964. Elle travailla ensuite quelques années avec l’architecte Kiyonori Kikutake, puis avec Kazuo Shinohara au Tokyo Institute of Technology de 1971 à 1979, avant de fonder sa propre agence d’architecture en 1979. En 1987, elle gagna le premier de la compétition pour concevoir le Shonandai Cultural Centre. Le design commença en 1987 et la construction du complexe s’acheva en 1990. Les formes futures de l’ensemble dénote avec le reste du quartier et est dans un esprit assez proche du Sumida Lifetime Learning Center construit quelques an plus tard, en 1994. Là encore, on perçoit dans ce building l’exubérance architecturale de la fin de la bulle économique. On peut se demander comment les résidents ont accepté un bâtiment si particulier dans leur quartier mais l’architecte eut semble-t-il de nombreuses discussions avec les habitants pour intégrer leurs points de vue. L’espace extérieur ressemble à un terrain de jeu futuriste organisé autour de grosses planètes en suspension.

On trouve à l’intérieur un planétarium, un théâtre, des espaces d’activités pour les enfants qui ont l’air de s’y donner à cœur-joie. Un chemin latéral extérieur circulant et grimpant entre des étranges tourelles obliques permet de s’approcher des grosses sphères. Le bâtiment a vieilli et c’est dommage qu’il ne soit pas mieux entretenu. Une petite rivière artificielle est censée passer au milieu de la place intérieure mais l’eau ne circule plus. On sent également que les espaces intérieurs sont usés, mais l’endroit est plein de vie, malgré le calme apparent de mes photographies. L’attention aux détails est étonnante, qui va jusqu’à l’agencement inhabituel des boutons des étages dans les ascenseurs. Chaque porche semble avoir été pensé et travaillé dans les moindres détails, ce qui chagrine d’autant plus que l’endroit ne soit pas mieux maintenu. Malgré cela, ce complexe à mi-chemin entre architecture et installation artistique est tout simplement magnifique. Mon œil de photographe amateur était épuisé à la fin de cette visite, tant on a envie de scruter chaque recoin du complexe. La suite de notre journée nous a amené à Kamakura, vers des lieux qui nous sont plus familiers et que je montrerais certainement dans un prochain billet.