a beautiful place, an eagle in your mind

Allez savoir pourquoi, je réécoute en ce moment beaucoup l’album Geogaddi de Boards of Canada. Cet album sorti en 2002 m’a toujours fasciné et je le réécoute de temps en temps, mais l’écoute devient presque obsessionnelle ces derniers temps. C’est certes un album rempli de mystères et d’interprétations parfois fantaisistes, mais ce n’est pas la raison première pour laquelle cette musique m’attire. Des morceaux comme Music is Math, Sunshine Recorder et Alpha and Omega ont une beauté hypnotique, parfois même subliminale, spirituelle et ésotérique très certainement. Je les écouterais bien comme catalyseur pour mes histoires du Tokyo Parallèle, mais pour l’instant le morceau Sunshine Recorder m’inspire les deux photographies ci-dessus. Enfin, je sais très bien la raison pour laquelle je réécoute Boards of Canada. Le groupe va en fait sortir un nouvel album intitulé Inferno, le 29 Mai 2026. Le premier extrait intitulé Prophecy At 1420 MHz me fait attendre cet album avec impatience. Les commentaires sur YouTube sont souvent les meilleurs des réseaux sociaux (les commentaires sur les autres réseaux sociaux sont souvent proche du vide abyssal). Je retiens celui-ci: « props to BoC for featuring smaller artists like God ». Dans un autre commentaire, on nous précise que dans un article publié en 1959, les physiciens de l’université Cornell Philip Morrison et Giuseppe Cocconi avaient émis l’hypothèse que toute civilisation extraterrestre tentant de communiquer par signaux radio pourrait utiliser une fréquence de 1420 MHz, naturellement émise par l’hydrogène, l’élément le plus commun de l’univers et donc probablement familier à toutes les civilisations technologiquement avancées. Tout un programme.

Dans un style très différent et plus euphorique, j’ai beaucoup écouté ces derniers mois le premier album de Ninajirachi intitulé I Love My Computer sorti en Août 2025. Ninajirachi, de son vrai nom Nina Wilson, est une compositrice électronique, productrice et DJ australienne née en 1999. Son nom de scène est en fait inspiré par le Pokémon Jirachi (ジラーチ). J’apprends avec beaucoup d’intérêt que Jirachi hiberne pendant la majeure partie de sa vie, ne se réveillant que durant sept jours tous les mille ans. Il peut également être éveillé si une voix d’une grande pureté lui chante une mélodie. Je ne suis pas sûr que la voix de Nina soit d’une grande pureté mais sa musique a par contre tout ce qu’il faut en énergie pure, mélangeant hyperpop, EDM mélodique, trance, electro-house et textures numériques très inspirées de la culture internet. Elle évoque dans ses morceaux son adolescence sur internet et la relation intime avec son ordinateur. Les deux premiers morceaux de l’album sont plaisants mais l’album passe un cap avec le troisième intitulé Fuck My Computer, qui est un des meilleurs de l’album. Ce morceau est aussi étrange et décalé que sublime, évoquant une sorte de surcharge mentale digitale. Le morceau suivant CSIRAC part vers des sons trance un peu inattendus qui font également partie des meilleurs moments de l’album. J’avais découvert cet album avec les deux morceaux It’s You (avec Daine) et Infohazard, qui restent plus immédiatement accrocheurs, sans mettre de côté une certaine mélancolie technologique. Le gros single de l’album reste All I Am et il fait clairement bouger les foules, comme on peut le voir sur certaines petites vidéos sur son compte Instagram. L’album a reçu d’excellentes critiques, et je pense que Ninajirachi doit être sur un nuage. Son énergie sur scène a l’air en tout cas très communicative et se lit sur son visage. J’aurais aimé la voir en concert à Tokyo un peu plus tôt cette année mais j’ai découvert cet album un peu trop tard. J’avais initialement découvert la musique de Ninajirachi grâce à une des trois setlists de Yeule sur NTS Radio. Il s’agissait du morceau Ninacamina de Ninajirachi & Izzy Camina, très violemment remixé par KAVARI. La vidéo du morceau montre des représentations de la chanteuse virtuelle Hatsune Miku (初音ミク), ce qui m’avait fait comprendre tout l’intérêt que Ninajirachi éprouve pour la culture pop japonaise.

the preparation for a dive is always a tense time

Dans la continuité musicale du billet précédent, j’écoute aussi beaucoup quelques autres morceaux de rock indépendant japonais en commençant par celui intitulé Gekkō (月光) du groupe Blurred City Lights (ブラードシティライツ), trio formé à Nagoya en 2022 dont le fil directeur est que « les lumières floues de la ville finiront sûrement par vous éclairer » (ぼやけたまちのひかりは、きっとあなたを照らし出す). Cette atmosphère urbaine très atmosphérique, d’inspiration shoegaze mais pas très éloignée des mélodies pop mélancoliques, me plaît beaucoup. La voix de Nanase Kamiya (神谷なな星) possède une douceur féminine très intense. Quand j’ai écouté pour la première fois le morceau Route 225 (ルート225) du groupe cephalo, j’ai tout de suite ressenti une ressemblance avec le son et les voix du groupe iVy dont je parlais encore dans le dernier billet. Ce n’est que maintenant en écrivant ce petit texte que je réalise que cephalo est en fait un deuxième projet musical de Fuki de iVy. Mon intuition était donc plus que correcte. Route 225 accroche immédiatement avec ses guitares denses et flottantes, ses mélodie menées avec conviction par la voix claire de Fuji, et ses chœurs qui m’évoquent un peu ceux de Yurika Kasai (河西ゆりか) chez Hitsuji Bungaku (羊文学). A ce propos, Hitsuji Bungaku a également sortie un nouveau single intitulé Dogs, qui n’est pas leur meilleur mais qui est étonnamment abrasif, tout à fait en accord avec le drama juridique Sins of Kujo (九条の大罪) dont il est le thème du générique de fin. J’ai beaucoup aimé cette série sortie en Avril 2026 adaptée du manga de Shohei Manabe. L’histoire suit Taiza Kujo interprété par Yuya Yagira, un avocat controversé qui accepte de défendre les personnes les plus détestées de la société. Les premiers épisodes m’avaient un peu décontenancé car l’avocat défend des gens indéfendables, mais la série arrive à trouver un bon équilibre au fur et à mesure des épisodes. Toujours dans le même esprit rock indé, j’écoute également le morceau nine lives du groupe tiny yawn, originaire de Tokyo, dont j’avais deja parlé dans un billet précédent. J’aime beaucoup la trame de guitare intriquée jouée par Yuki Sugama accompagnant une bonne partie du morceau et la voix toujours intense de Megumi Takahashi ne forçant pourtant pas le trait. J’écoute ensuite le morceau Rock’n’Roll (ロックンロール) du groupe Shiroi Inu (白い犬), également originaire de Tokyo. On reste dans les sons rock indé avec une approche plus rugueuse et spontanée. J’adore l’entrelacement des deux voix, une féminine et une masculine, sur ce morceau. On y ressent une légère dissonance car les deux voix chantent volontairement sur un ton un peu décalé, mais ça contribue complètement à l’intérêt du morceau. On continue avec les associations atypiques de voix sur le morceau Outta My Way de Sorry Youth avec PEDRO. Je parle souvent sur ces pages du groupe japonais PEDRO mais je ne connaissais pas le groupe rock taïwanais Sorry Youth (si on le dit un peu vite, on pourrait penser au nom d’un autre groupe de rock alternatif américain). Sorry Youth chante en chinois puis Ayuni de PEDRO les accompagne en japonais. Le morceau fonctionne très bien comme collision entre deux scènes rock asiatiques qui partagent une même sensibilité mélodique et émotionnelle. Les guitares y sont abrasives, le rythme tendu, et la voix d’Ayuni possède cette énergie directe et nerveuse qui fait monter le final du morceau dans une catharsis qui me plaît vraiment beaucoup. « Ne viens pas te mettre à travers mon chemin (邪魔させないよ) » nous répète elle incessamment pendant ce final mémorable.

tremendous volcanic explosions sometimes occur

Je retrouve en musique le duo tokyoïte iVy, composé de fuki à la guitare, composition, et chant et pupu au synthétiseur et chant, avec deux nouveaux morceaux couplés Twin Leicas (ふたごのライカ) et Septum (セプタム). L’atmosphère de leur musique mélangeant dream pop, shoegaze et pop alternative, reste similaire à ce que je connaissais d’elles sur leur dernier album, mais cet EP marque tout de même une évolution importante de leur son, dans le sens où le duo commence à travailler davantage en studio tout en conservant une impression d’intimité et de bricolage sonore. Cela donne un son plus ample, avec notamment une batterie plus présente, tout en conservant la fragilité flottante qui définit leur son. Les deux morceaux sont excellents, comme toujours très sensoriels, et j’aime particulièrement la rythmique presque dansante de Septum.

le tunnel du sanctuaire Sakatsura Isosaki

Nous avions déjà rendu visite au sanctuaire Ōarai Isosaki (大洗磯前神社) il y a un peu plus de trois ans, nous voilà maintenant au sanctuaire Sakatsura Isosaki (酒列磯前神社), qui est considéré comme son sanctuaire frère. Ce sanctuaire fondé en l’an 856 est situé sur une colline boisée au bord de l’océan pacifique à Hitachinaka dans la préfecture d’Ibaraki. Il est réputé pour apporter guérison, bonne santé et longévité, mais depuis quelques années, il est aussi devenu célèbre pour attirer la prospérité financière, car de nombreux gagnants de loterie sont venus y prier. 信じるか信じないかはあなた次第 (Que vous y croyiez ou non, c’est à vous de décider). On accède au sanctuaire par une longue allée boisée formant un tunnel de vieux arbres entremêlés appelés tabunoki. On a l’impression que ce passage nous amène vers un autre monde. En chemin, une ouverture nous laisse entrevoir l’océan à travers un torii.

les porcelaines du musée Kurita

Le musée Kurita est consacré à la porcelaine japonaise Imari et Nabeshima de l’époque d’Edo. Il a été fondé en 1975 par Hideo Kurita, collectionneur et homme d’affaires japonais passionné par ses porcelaines. Le musée est situé à Ashikaga dans la préfecture de Tochigi, juste à côté du grand parc floral d’Ashikaga. Avec plus de plus de 10 000 œuvres, il s’agit en fait du plus grand musée dédié aux porcelaines Imari et Nabeshima, qui sont toutes deux liées à la région d’Arita dans le Kyūshū, mais ayant des styles et usages assez différents. La porcelaine d’Imari tire son nom du port d’Imari, d’où les pièces étaient exportées vers le reste du Japon et vers l’Europe aux XVIIe et XVIIIe siècles. Elle se reconnaît souvent à ses couleurs éclatantes ainsi qu’à ses motifs très décoratifs. La porcelaine de Nabeshima, elle, était fabriquée pour le clan Nabeshima, seigneurs du domaine de Saga. Elle est plus raffinée et rare, et n’était pas destinée au commerce mais offerte à la cour du shogun ou à de hauts dignitaires. Son style est généralement plus épuré, avec des couleurs restant sobres et élégantes, donnant une impression de calme et d’équilibre. Lorsque nous faisons des visites, je me procure souvent une ou deux cartes postales, comme celles ci-dessous que je collectionne ensuite dans un petit classeur. Depuis plus de vingt ans, je conserve également dans des classeurs les flyers et livrets des expositions que j’ai pu voir.

Le musée Kurita s’étend sur une vaste colline boisée qui mêle jardins, bâtiments historiques et espaces d’exposition. L’atmosphère des lieux est particulièrement calme, ce qui convient tout à fait à la délicatesse des porcelaines que l’on a pu voir. Nous sommes en fin de journée, une heure environ avant la fermeture. Certains bâtiments du musée m’interpellent, en particulier le Historic Hall et le Ceramic Hall pour leur architecture sombre, massive et presque théâtrale, avec leurs façades noires et leurs volumes géométriques. J’y trouve un aspect cinématographique et j’aurais envie d’y imaginer des histoires. Après vérification, ces lieux n’ont apparemment pas été utilisés pour des films ou drama, ce qui me surprend un peu. Cette journée au milieu de la Golden Week s’achève avec la recherche d’un restaurant pour le soir avant de reprendre la route pour Tokyo. Nous sommes près de Sano et les Sano ramen s’imposent à nous. Je n’avais pas idée qu’ils étaient si populaire car les files d’attente étaient étaient longues.