hypnotic innocence, cathartic existence ~4

Le Dimanche 28 Avril 2024.

Je l’ai déjà vu apparaître plusieurs fois derrière les taxis, dans une rue au fond de Kabukichō, à Shinjuku. Elle revient toujours au même carrefour, au cœur de la nuit, lorsque les derniers trains ont cessé de circuler depuis longtemps. Tokyo bascule alors dans une version plus floue, plus instable d’elle-même.

Il est 02:47 du matin. Elle se tient à quelques dizaines de mètres de moi, de l’autre côté du carrefour, ses cheveux emportés par les courants d’air provoqués par le passage des taxis. La nuit est sombre, mais les lampadaires et les néons lui donnent une présence presque irréelle. Pourtant, personne ne semble vraiment la voir. Les taxis passent, les passants enivrés d’alcool la frôlent, mais elle reste comme désynchronisée de la scène qui l’entoure. Je l’observe attentivement, essayant d’imaginer ce qu’a été son existence.

Il y a environ six mois, à la fin de l’été, une Mustang noire l’a fauché alors qu’elle traversait ce carrefour au milieu de la nuit. Je n’ai pas vu la scène, mais j’ai entendu les passants en parler, alors que la police était déjà sur place. Quelqu’un semblait la connaître et l’appelait la reine de Kabukichō. C’était le surnom que l’on donnait à Mako Takatsuki (高槻 真光). Un autre homme pensait qu’elle avait traversé volontairement. À cet instant précis, disait-il, elle arborait un sourire discret, presque indescriptible. Son regard se noyait dans le flou de la ville.

Depuis, elle revient chaque nuit à la même heure. Mais elle ne regarde pas l’endroit où tout s’est arrêté. Elle regarde ailleurs, au loin, de l’autre côté du carrefour, comme si elle attendait quelqu’un, un rendez-vous suspendu au milieu de la nuit. Puis soudain, son visage s’éclaire et elle disparaît dans les lumières de la rue au moment même où elle tente de traverser le carrefour.

À cet instant, je sens près de moi une présence. Une silhouette entièrement vêtue de noir avec des chaussures compensées, le visage dissimulé sous une capuche. Impossible de dire si cette présence est masculine ou féminine. Je n’ose pas la regarder. Lorsque je me décide enfin, elle a déjà disparu dans les ruelles de Kabukichō. Le carrefour redevient ordinaire, mais quelque chose persiste. Ce lieu n’est pas celui d’un accident, mais d’une attente, d’un rendez-vous qui n’a jamais vraiment eu lieu.

Le Mercredi 29 Avril 2026.

Je fais beaucoup de belles découvertes musicales ces derniers temps en me penchant vers l’électro-pop japonaise récente. Je commence par un morceau électronique à tendance trance intitulé Electric Mirage Kanjo (エレクトリック・ミラージュ・感情) par Technopop Yuuki Synthetizer Chan (テクノポップ・有機・シンセサイザーちゃん), sorti en Octobre 2025. Je crois comprendre que, derrière ce nom de code, on retrouve les deux musiciens Nyalra (にゃるら) et Sasuke Haraguchi (原口沙輔). J’ai déjà évoqué sur ces pages le nom du producteur Sasuke Haraguchi à travers plusieurs de ses projets, mais Nyalra m’était par contre inconnu. Technopop Yuuki Synthetizer Chan est en fait un projet hybride piloté par Nyalra, qui en est le directeur artistique. Il écrit les paroles et produit les morceaux en faisant intervenir des producteurs invités comme Haraguchi. Le morceau me-ai-la-sun-chu (me・愛・ラ・sun・虫), que j’écoute également même si je le trouve moins percutant, est quant à lui co-produit par Shinichi Osawa (大沢伸一), qu’on ne présente plus dans l’électro japonaise. Chaque morceau propose des versions longues (Extended version) que je choisis car ce type de morceaux fonctionne bien sur la longueur. Je trouve Electric Mirage Kanjo particulièrement réussi, car il se construit sur un rythme très marqué et accrocheur mais n’hésite pas à déraper vers des sons plus expérimentaux en cours de route. Les morceaux sont chantés par une voix féminine à l’esthétique “moe” (萌え) que j’imagine être une voix synthétique type Vocaloid ou peut être s’agit-il d’une voix hybride. Ces morceaux oscillent entre kawaiisme, rétro-futurisme (que l’on note dans le nom du groupe avec le terme ‘Technopop’ issu des années 80) et une dimension plus expérimentale et étrange.

Je continue ensuite vers des sons électroniques plus clairement pop avec deux excellents morceaux du producteur électronique et DJ japonais PSYQUI intitulés Don’t you want me (2018) et Hysteric Night Girl (ヒステリックナイトガール) (2019). Il y a une certaine immédiateté dans cette musique qui nous accroche tout de suite, notamment quand le rythme monte soudainement dans les tours. Le morceau Don’t you want me est chanté par Such, une vocaliste de cette scène électronique japonaise indépendante, qu’on appelle dōjin (同人). La scène dōjin désigne au Japon tout un écosystème de création indépendante, souvent amateur ou semi-pro, en dehors des circuits commerciaux classiques. Le style musical de ce morceau ainsi que quelques autres de cette playlist s’apparente au Future bass, qui est un genre de musique électronique apparu vers les années 2010, reconnaissable par son côté émotionnel et très texturé. On y trouve une énergie positive qui se mélange à une nostalgie et mélancolie légère. Les morceaux de cette scène sont souvent repris par différentes vocalistes, mais pour le morceau Hysteric Night Girl, j’écoute d’abord la version originale. Le début du morceau m’amuse toujours, car il ressemble sans y ressembler au début de Marunouchi Sadistics de Sheena Ringo.

On passe ensuite sur deux morceaux de Moe Shop rappés par TORIENA intitulés GHOST FOOD (2021) et Notice (2018). Moe Shop est un producteur de musique électronique français basé à Tokyo, mélangeant dans ses productions le son Future Bass avec des éléments de French Touch. Moe Shop travaille surtout avec des vocalistes japonaises issues de la scène indie / dōjin, et je suis particulièrement attiré par le hip hop de TORIENA. J’adore son phrasé rapide et la manière avec laquelle elle découpe ses phrases en parfaite adéquation avec la densité sonore qui l’entoure, même quand le rythme est particulièrement syncopé comme sur le morceau Notice. La positivité de ces sons électroniques upbeat n’est en fait qu’apparente car les paroles chantées/rappées y sont beaucoup plus sombres. Je connaissais déjà TORIENA pour une collaboration avec 嚩ᴴᴬᴷᵁ sur son dernier EP Seventh Heaven sorti en Juillet 2025, tout comme je connaissais Яu-a pour sa collaboration avec killwiz sur son EP Schizophrenia. J’écoute deux morceaux de Яu-a, I cuckold your boyfrend (お前の彼氏寝取ってやったの。) et Neon Sign (ネオンサイン) (ハタチ Version). Ce sont deux morceaux courts avec toujours un phrasé rapide mais une ambiance plus mélancolique. Ma playlist électronique se dirige ensuite vers des morceaux plus apaisés avec Lonely Cat de Lilniina, puis Reijū (隷獣) de nyamura x Nakiso (なきそ). Ces morceaux sont plus introspectifs et sombres, dans une style yami-kawaii (病みかわいい) pour nyamura qui lui est assez typique et est bien reflété dans les visuels qui l’accompagnent. J’aime retrouver la voix de nyamura car j’y ressens une détermination certaine qui est en même temps nuancée. J’aime aussi beaucoup le décrochage inattendu à mi-morceau et les toutes dernières notes le concluant. On termine ensuite avec le morceau v_o_i_c_e feat 4s4ki & KOTONOHOUSE de rinahamu (苺りなはむ), sorti en Novembre 2025. C’est la troisième collaboration musicale que j’écoute de rinahamu et 4s4ki après NEXUS et Ganbariyasan dakara ai shite (頑張り屋さんだから愛して).

Dans ma petite playlist, j’aime aussi beaucoup le nouveau single de Xamiya intitulé CRY avec son ambiance rêveuse qui nous transporte dans un ailleurs proche des sons trip-hop. Dans ambiance encore différente, il y a le sublime nouveau single de Kroi intitulé Kinetic feat. INCOGNITO. J’adore son énergie urbaine et son groove irrésistible. Je trouve encore une fois chez Kroi une maitrise musicale qui m’épate, une tension très maîtrisée, un peu comme pour King GNU dans un style beaucoup plus rock. J’ai souvent hésité à me lancer dans l’écoute de Polkadot Stingray (ポルカドットスティングレイ), groupe rock originaire de Fukuoka. Je sais que la chanteuse et guitariste Shizuku (雫) est fan de Sheena Ringo mais je n’ai jamais vraiment accroché à sa voix, jusqu’à ce morceau Sakasama (逆様) qui vient de sortir en Avril 2026 et que j’aime beaucoup pour son énergie débordante et imprévisible.

in your ghost

Le nouvel immeuble Shibuhara Xross (渋原XROSS) par Ando Imagineering Group attire l’attention pour ses formes particulières. Il se trouve sur l’avenue Meiji entre Shibuya et Harajuku, comme son nom le laisse fortement deviner. Je prends beaucoup moins de photographies des rues de Tokyo en ce moment, même si j’amène toujours avec moi mon appareil photo reflex. L’inspiration se dissipe un peu car j’ai trop souvent pris les mêmes endroits en photo. Celles de ce billet ont également été prises dans les quartiers des livres d’occasion de Kanda Jimbocho. Je découvre un petit magasin étroit et extrêmement mal organisé (comme la très grande majorité des vieilles librairies du quartier) qui vend des livrets de films. Ceux-ci sont mis en vente lors de leur sortie au cinéma au Japon. Je me souviens avoir acheté celui de Kyrie no Uta de Shunji Iwai (岩井 俊二), au moment de sa sortie au cinéma. J’aurais aimé trouver celui de All about Lily Chou-Chou mais je n’ai pas eu le courage ni le temps d’y passer des heures pour ne finalement peut-être rien trouver. Dans ce genre de boutiques, les livres et magazines sont regroupés par genre, mais la logique de classement m’a semblé compliqué à comprendre ou pas totalement respecté. Enfin, il y a des livres un peu partout, parfois près à tomber si on ne fait pas attention en parcourant l’étroit couloir du magasin. Je suis sûr que le gérant sait exactement ce qu’il a en stock et qu’il est certainement plus simple de lui demander directement, mais je crois aux découvertes heureuses liées au hasards et aux coïncidences. Le quartier de Jimbocho est intéressant car on y trouve ce genre de librairies d’occasion très spécialisées. Une d’entre elles vendait des magazines musicaux et ce qui ressemblait à des cahiers de fans, avec un large rayon consacré au courant rock Visual Kei. La gérante de la boutique semblait être elle-même dévouée au genre, ce qu’elle montrait par son apparence. Un peu plus loin à Jimbocho, nous déjeunons dans un restaurant chinois autrefois très apprécié par l’écrivain Shōtarō Ikenami (池波 正太郎).

J’allais presque oublier d’écrire au sujet de l’exposition dédiée à GITS que j’ai pourtant été voir au mois de Février. L’exposition Ghost in the Shell: The exhibition (攻殻機動隊) du mangaka Masamune Shirow (士郎正宗) se déroulait dans le grand espace d’exposition TOKYO NODE de Toranomon Hills du 30 Janvier au 5 Avril 2026 et était principalement consacrée aux films d’animation et séries animées. J’avais déjà été voir l’année dernière l’exposition intitulée ‘The Exhibition of The World of Shirow Masamune – “The Ghost in the Shell” and The Path of Creation-’ (士郎正宗の世界展〜「攻殻機動隊」と創造の軌跡〜) qui était une grande rétrospective de l’œuvre manga de Masamune Shirow. Cette exposition à TOKYO NODE commémore le trentième anniversaire du premier film d’animation Ghost in the Shell réalisé par Mamoru Oshii (押井 守), et couvre toutes les séries et films distribués ensuite par différents réalisateurs et producteurs comme Kenji Kamiyama (神山 健治), Kazuya Kise (黄瀬 和哉) et Shinji Aramaki (荒牧 伸志), notamment Stand Alone Complex (SAC) ou ARISE. Je n’ai pas vu la totalité des productions vidéo tirées de Ghost in the Shell et mon intérêt premier se tournait vers les deux premiers films, le Ghost in the Shell original de 1995 et Innocence (イノセンス) qui suivait en 2004. À vrai dire, je n’ai jamais vraiment aimé la représentation visuelle que Mamoru Oshii a donné au major Motoko Kusanagi dans ces deux films, mais l’ambiance générale cyberpunk qui s’en dégage avait pourtant grandement rattrapé ma petite déception initiale. Un des intérêts de l’exposition était d’y voir des œuvres d’autres artistes inspirés du monde de GITS, comme Hajime Sorayama (空山 基) avec sa série Sexy Robot dans une version Ghost in the Shell. La photographie you’re mine #001 de l’artiste multimédia Mari Katayama (片山 真理) s’attache à l’image du corps, le sien qui est amputé aux jambes. Le thème de l’augmentation physique à travers diverses prothèses synthétiques est très présent dans Ghost in the Shell. Le designer de mode Kunihiko Morinaga (森永 邦彦), et son atelier de confection ANREALAGE, montrait des vêtements munis d’un système de leds qui reflètent comme un écran diverses images. Cette installation nommée SCREEN me fait imaginer une tenue de camouflage urbain. Je connaissais déjà l’artiste Emi Kusano (草野 絵美) pour sa musique avec le groupe Satellite Young, notamment le morceau Moment in slow motion dont j’avais parlé il y a longtemps. Pour l’exposition, elle nous montrait une vidéo assistée par intelligence artificielle intitulée EGO in the Shell faisant évoluer en images une personne depuis l’enfance jusqu’à un futur cybernétique. L’effet de transformation des images a déjà été maintes fois utilisé, et je reste donc assez dubitatif quand à l’intérêt de l’installation, mais elle répond bien à un des thèmes de Ghost in the Shell, à savoir les limites entre l’existence humaine et celle de l’intelligence artificielle.

La majeure partie de l’exposition montrait de très nombreux dessins, storyboards et calques en couleur originaux tirés des différents films d’animation de la série. Pour le premier film Ghost in the Shell, on pouvait voir quelques photographies prises dans les rues de Hong Kong, ce qui confirme l’influence de cette ville dans le décor urbain du film. J’aime beaucoup les calques en couleur très atmosphériques montrant les décors des films. On peut également ouvrir des versions digitales de ces calques et de dessins préparatoires de personnages sur quatre terminaux situés au centre de la salle d’exposition. À l’entrée de l’exposition, une première salle montre une installation dans une salle sombre bleutée, affichant par intermittence des extraits vidéos des différents films et épisodes avec des focus sur certains personnages et lieux. Au centre de la pièce, un ensemble de cables pendus du plafond nous laisse imaginer qu’un être cybernétique comme Motoko Kusanagi y était accroché pour se régénérer avant de partir pour une nouvelle mission. La pièce ressemble à un espace événementiel mais rien de très particulier ne s’y est passé. L’exposition se déroulait principalement dans la grande salle que je mentionnais ci-dessus, dans une ambiance sonore composée par Kenji Kawai (川井 憲次) tirée des films de la série. On y trouvait également deux Tachikoma (タチコマ), les robots marcheurs fictifs dotés d’une intelligence artificielle déployés pour la Section 9 des unités de sécurité anti-cyber-terrorisme. L’exposition était très riche en images et très bien documentée, mais, au final, je pense que j’ai quand même préféré l’exposition de Setagaya consacrée aux manga de Masamune Shirow. La boutique de cette exposition au TOKYO NODE proposait beaucoup de t-shirts, et autres objets de collection, comme par exemple des tachikoma en porcelaine très onéreux. La boutique du musée était loin d’être aussi bondée que celle de l’exposition de Setagaya.

Je parlais plus haut de l’artiste Hajime Sorayama. Une grande exposition lui est justement consacrée et est en cours depuis le 14 Mars jusqu’au 31 Mai 2026 au Creative Museum Tokyo au sixième étage du Toda Building à Kyobashi. Je suis allé la voir le 21 Mars. Je ne suis pas fanatique de l’art rétro-futuriste de Sorayama se construisant principalement sur des représentations hyperréalistes de femmes robotisées, mais j’ai maintes fois eu l’occasion de croiser ses œuvres dans différentes expositions dans des plus petites salles, notamment les sculptures de robots chromés enfermées dans des caissons. L’impact visuel de cette esthétique lisse et métallique est indéniable. Son style graphique avec une obsession du détail technique est tout à fait unique et souvent impressionnante. Ceci étant dit, au fur et à mesure de l’exposition, je n’ai pu m’empêcher de trouver un aspect assez kitsch à ces robots féminins à mi-chemin entre machine et fantasme. Cette longue série de corps-machine hypersexualisé intitulée Sexy Robot a démarré en 1978 et a clairement établi la réputation internationale d’Hajime Sorayama. L’exposition nous montre également les nombreuses collaborations de l’artiste, avec le monde de la mode, notamment pour Dior, mais également dans d’autres domaines. Il a notamment créé l’illustration de couverture de l’album Just Push Play (2001) du groupe Aerosmith, et le design du robot chien Sony AIBO en 1999. L’exposition montre clairement que l’artiste Hajime Sorayama est devenue une référence dans la pop culture contemporaine et sa vision futuriste est née bien avant que le cyberpunk devienne mainstream.

something’s watching over me

La musique survole divers lieux de Tokyo et d’ailleurs et nous observe. Elle est témoin des émotions qui se forment et se matérialisent sur nos visages, que ça soit à travers des réactions de joie intense ou des moments de mélancolie profonde. Les deux sentiments qui peuvent paraître antinomiques se mélangent souvent car toucher du doigt la mélancolie profonde provoque souvent une joie intense. Tokyo m’évoque souvent cette dualité qui ne lui est pourtant pas spécifique. Pour preuve, partons maintenant du côté de la Californie.

Encore une fois, je suis très impressionné par la sélection musicale de l’émission Liquid Mirror sur NTS Radio sur son épisode publié le 31 Mars 2026. L’épisode a été enregistré à Los Angeles et évoque donc la Californie à travers la photographie d’Olive Kimoto sur une plage et par la sélection de groupes présents. Une série de quatre morceaux se suivant dans la playlist provoquent même en moi une forme d’obsession. Il s’agit des morceaux Music de Felt Out, Watching Over Me de Horse Vision, California de Jouska et Without a Trace de 16 Underground. Je ne connais aucun de ces groupes indépendants, et ce sont de très belles découvertes parfaitement enchainées par le mix de l’émission, en particulier pour les deux morceaux Watching Over Me et California. Le reste de l’émission a de nombreux autres très bons morceaux, comme ceux intitulés Hang on the wall what you kill par Emory, Video par Yawning Portal et Wish it (Bite it) par Touching Ice. Je dirais qu’il n’y a pas de faux pas dans cette playlist qui évolue dans des atmosphères Etheral Indie Pop, mais ce passage de quatre morceaux vient voyager profondément dans l’inconscient de mes émotions. Parmi les groupes cités ci-dessus, une majorité est originaire de Los Angeles, California, mais les deux morceaux qui me touchent le plus profondément sont de Suède (Horse Vision) et de Norvège (Jouska). La voix principale du duo Horse Vision, composé de Johan Nilsson et Gabriel von Essen, me rappelle la sensibilité d’Elliott Smith. Sur California de Jouska, les textures sont aériennes et enveloppantes avec une voix éloignée et mélancolique évoluant dans des sphères musicales proche du slowcore et de la dream pop. Ces sons poussent à la contemplation, à observer tranquillement tout ce qui nous entoure dans les rues de Tokyo ou de Californie.

Narakyō to Biwako ~7

La pluie est annoncée pour l’après-midi et ne nous épargnera pas. Depuis le Mont Kurama, nous redescendons vers le lac Biwa. Après avoir traversé le grand pont Biwako Ōhashi que je pends d’abord en photo depuis une station routière, on longe le lac jusqu’à Ōmihachiman. Nous voulions revoir l’architecture enfouie dans la végétation de La Collina Omihachiman (ラ コリーナ近江八幡), l’ensemble conçu par l’architecte et historien de l’architecture japonaise, Terunobu Fujimori. Notre dernière visite date de l’été 2021 et ça avait été une surprise particulièrement étonnante, qui se rapproche fortement des univers du studio Ghibli tout en restant très fidèle à l’approche architecturale de Fujimori. Cet ensemble architectural placé dans un parc compte parmi les plus belles créations architecturales que je connaisse. Nous avions vu l’ensemble sous les couleurs vertes estivales. Les couleurs brunes sont bien différentes au mois de Mars. Cette architecture organique vit et se transforme au gré des saisons. La Collina est dédiée à la grande pâtisserie Taneya (たねや), originaire d’Ōmihachiman, qui occupe tous les bâtiments avec magasins, café et restaurant, atelier que l’on peut en partie visiter. Taneya est une maison avec une histoire ancienne remontant à 1872 (ère Meiji), connue pour ses dorayaki, yokan, mais également pour ses pâtisseries occidentales, notamment pour son baumkuchen célèbre dans tout le Japon. Malgré la pluie, nous marchons dans le parc intérieur composé d’étranges monuments de pierre et de verdure. Les montagnes au fond du paysage se couvrent de brume, ce qui ajoute une pointe de mystère à ces lieux. Vers 16h, il est temps de penser au retour qui prendra cinq heures et demi sans compter les arrêts. Il a plu pendant tout le trajet du retour ce qui rendu cette fin de voyage assez fatigante, mais une fois encore toutes ces images, que je tente de retranscrire dans ces sept billets, m’ont rechargé en énergie.

Narakyō to Biwako ~6

Nous passons la dernière nuit de notre voyage à Ogoto, dans un hôtel onsen à proximité du lac Biwa. Nous ne logeons pas au bord du lac mais sur une petite colline qui nous permet de l’apercevoir en partie. Ogoto se trouve sur la partie la plus étroite du lac, ce qui ne donne pas l’impression de mer intérieure qu’on peut avoir du côté de Hikone ou Omihachiman. Ogoto se trouve dans la préfecture de Shiga mais nous repartons assez tôt le matin vers la préfecture voisine de Kyoto, en direction des montagnes au nord de la ville. Une route permet en fait de grimper la montagne sans repasser par le centre de Kyoto, que nous ne verrons pas du tout cette fois-ci. Notre destination est le sanctuaire de Kifune (貴船神社), également appelé Hifune, que Mari souhaitait visiter. J’avais également très envie de visiter Kifune, car c’est le lieu où se déroule le film River, Nagarenaide yo (リバー、流れないでよ) du réalisateur Junta Yamaguchi (山口淳太) dont j’avais déjà parlé et que j’ai beaucoup aimé. L’histoire du film se déroule en grande partie dans un ryokan nommé Fujiya, qui existe vraiment, mais également dans le sanctuaire de Kifune auquel on accède par un long escalier de pierres bordé de lanternes rouges. Cette entrée est particulièrement iconique. Nous avons pu stationner dans un petit parking à l’entrée du village, près de l’arrêt de bus. On remonte ensuite la route longeant la rivière entourée d’un paysage boisé. Les sons de la rivière nous accompagnent pendant tout notre parcours. Même quand on ne la voit pas, elle est toujours présente et apporte une tranquillité et une poésie certaine à ces lieux. Le grand escalier nous donne accès au sanctuaire principal Hongū, consacré au dieu de l’eau Takaokami no Kami, historiquement lié à la pluie, aux rivières et à la fertilité. Il était autrefois fréquenté par la cour impériale pour prier pour la pluie ou le beau temps-là. On peut y tirer un omikuji spécial dont on plonge le papier dans l’eau pour laisser apparaître son texte lentement à la surface. Notre niveau de chance apparaît doucement sur le papier. Nous apprécions cet endroit isolé dans la montagne, entouré de forêts et des sons de l’eau claire. Kifune nous pousse même à la contemplation, comme si le temps ralentissait.

Depuis l’entrée de Kifune, on peut emprunter un chemin de montagne qui monte le Mont Kurama jusqu’au complexe de temples bouddhistes Kurama-dera (鞍馬寺). Nous n’empruntons pas ce chemin dans la forêt car nous sommes en voiture, mais mon fils est tout à fait partant pour cette petite randonnée d’une quarantaine de minutes. Nous le rejoignons un peu plus tard au temple Kurama. Il est perché dans la montagne et on l’atteint en empruntant un petit funiculaire. Kurama-dera a été fondé en 770 et est dédié au dieu guerrier Bishamonten (毘沙門天). Initialement affilié à l’école Tendai, il appartient aujourd’hui à sa propre tradition indépendante, le Kurama-Kokyō qui met l’accent sur l’harmonie entre l’humain et la nature. Le temple est perdu dans les forêts de montagne et la vue depuis ses hauteurs est magnifique. Le sommet du mont Kurama est considéré comme un lieu spirituel puissant. Devant le hall principal, on peut voir au sol un symbole en forme d’étoile appelé Kongōshō. Les six pointes qui rayonnent vers l’extérieur symbolisent les six manières par lesquelles nous percevons et interagissons avec le monde: les yeux, les oreilles, le nez, la bouche, le corps et le cœur. On dit que si l’on se tient sur la pierre triangulaire au centre de l’étoile et que l’on fait face au bâtiment principal, on peut ressentir une montée d’énergie, permettant de prendre conscience de la force intérieure que l’on porte en soi. Désormais pleinement rechargés en énergie, nous pouvons redescendre des montagnes en direction du lac Biwa pour la dernière étape de notre voyage. Le ciel est couvert mais il ne pleut pas encore.