nowhere elsewhere (2)

Les sujets musicaux prennent une place importante dans les billets de Made in Tokyo, en particulier les musiques japonaises, mais pas seulement. J’ai l’impression que ça a toujours été le cas depuis les débuts de ce journal, mais la proportion donnée aux musiques est de plus en plus conséquente ces dernières années. Je me suis demandé qu’elle avait été le point de départ de mon regain d’intérêt pour les musiques alternatives rock, pop, voire hip-hop, ou électroniques japonaises. J’ai tout de suite en tête un billet datant de Mai 2018 où je présentais un single et un EP de l’artiste électronique Utae. Je me souviens encore très bien de cette expérience d’écoute qui avait été, en quelques sortes, un déclencheur dans mes recherches pour trouver ensuite des sons avec un esprit indépendant similaire. Je me souviens encore très bien, il a de nombreuses années, avoir pester car je ne trouvais pas de musiques japonaises intéressantes, par rapport aux productions occidentales, à part les quelques artistes que je connaissais et suivais comme Sheena Ringo. À cette époque là, j’ignorais tout simplement toute une scène qui s’est quand même grandement dévoilée à moi à travers les réseaux sociaux et l’affinage de leurs algorithmes. On pourra critiquer autant qu’on le veut les algorithmes qui nous imposent ce que l’on doit voir, ils m’ont quand même permis de découvrir une grande partie des bonnes choses dont je parle sur ces pages. Mais je pense également que ces algorithmes nous brident dans nos découvertes, car l’être humain ne fonctionne pas comme une machine et a aussi besoin qu’on lui donne à voir et à entendre des choses qu’il ne pensait pas apprécier au premier abord. Ce qu’il manque seulement, c’est le temps nécessaire pour faire toutes ces découvertes et en parler correctement sur ces pages.

Après une page orientée hyper pop sur le précédent billet, je me tourne maintenant vers le rock indépendant et au delà. Je retrouve le groupe Hammer Head Shark, dont j’avais déjà parlé dans un billet de 2023, avec un excellent nouveau single intitulé Bokura Futari Kiri (ぼくらふたりきり). J’avais déjà noté que le groupe reconnaissait une influence de groupes alternatifs comme Kinoko Teikoku (きのこ帝国), et c’est particulièrement notable sur ce morceau où le chant de Hiyu Nagai (ながいひゆ) me fait tout de suite penser à celui de Chiaki Satō (佐藤千亜妃) notamment dans sa tension émotionnelle. Je suis tout à fait preneur quand des groupes tentent de retrouver l’ambiance des premiers albums de Kinoko Teikoku, et quand ils le font bien. J’aime beaucoup le single Tiobita (チオビタ) d’un groupe tokyoïte nommé ToToToTo (トトトト) dont je ne sais absolument rien, à part que c’est leur deuxième titre sorti et qu’ils viennent de démarrer cette année. Je comprends que le groupe se produit plutôt sur les scènes de Shimokitazawa et Koenji, ce qui est plutôt classique pour les tout jeunes groupes de rock indé. J’aime beaucoup la fragilité vocale de la chanteuse qui se marie bien avec les guitares très maîtrisées. On sait juste que le Tiovita du titre est une boisson énergisante de Taiho Pharmaceutical (大鵬薬品). Je découvre ensuite le single Jōkyō (上京) du groupe rock alternatif à tendance shoegaze Umikaze (海風邪). Le groupe est basé à Kōenji et s’est formé en septembre 2025. Il se compose de Daiki (ダイキ) à la guitare et au chant, Umesawa (梅サワ) également à la guitare et au chant, Nittako (にったこ) à la guitare, Niwasaho (にわさほ) à la basse et Bayashi (バヤシ) à la batterie (bien que ce dernier semble avoir quitté le groupe). Sur ce morceau Jōkyō, un grand classique des titres de rock indé où la montée vers Tokyo apporte son lot de mélancolie, est chanté à deux voix par Daiki et Umesawa. Umikaze raconte qu’ils se sont formés à la suite de reprises du groupe kurayamisaka, et parmi leurs influences, ils citent Supercar, Kinoko Teikoku (décidément), 17yo & Berlin Wall (17歳とベルリンの壁) et For Tracy Hyde, entre autres. Ce ne sont que des bonnes références et ça me fait même plaisir de voir citer For Tracy Hyde dont j’avais été voir leur dernier concert à Shibuya, et qui republie même dernièrement tous ses albums en vinyls.

On se dirige ensuite vers des sons à la frontière entre pop, R&B et musique alternative avec le deuxième single Inori (祈り), sorti le 9 août 2026, d’un jeune groupe nommé Sqninmu (S級任務). Le groupe est un trio composé de Hayate (颯) au chant et à la composition, KINCHAN à la basse et ryouzan à la guitare. Leur musique est une fusion de plusieurs genres, avec un groove qui m’est familier et qui me plaît beaucoup. On trouve également une ambiance mélangeant les genres sur le très beau morceau Two of a kind du jeune groupe tokyoïte mM7th (マイナーメジャーセブンス), formé par quatre étudiants universitaires. Le quatuor se compose de Ririko Kashima (鹿島理莉子) au chant, claviers, composition et paroles, Shunki Kawakami (川上瞬輝) à la guitare et à la composition, Rihito Sasaki (佐々木理人) à la guitare, batterie et composition, et Ryosuke Sato (佐藤亮輔) à la batterie, claviers et composition. Ce qui frappe dans ce quatuor est que chaque membre compose. Le nom du groupe est assez étrange au premier abord mais vient de l’accord musical mM7 (minor major seventh), qui a été choisi pour sa sonorité à la fois belle et un peu étrange. Et pour terminer cette playlist, je reviens vers Tempalay avec un autre morceau de leur nouvel album ATOMEW intitulé Fo (ふぉ). J’aime beaucoup les trois morceaux que j’ai pu écouter de cet album jusqu’à maintenant, incluant les deux autres déjà mentionnés dans un billet précédent. Fo n’est pas aussi inventif que le morceau d’ouverture Hello, my name is… mais j’aime beaucoup son ambiance très fluide au groove un peu psychédélique. Tout paraît très naturel et cool dans ce flot electronique pop continue.

somewhere nowhere (1)

La pluie incessante qui m’empêche de sortir pour prendre des nouvelles photographies me contraint à aller chercher dans mes archives des photographies plus anciennes, certaines que je n’avais pas pu placer dans un précédent billet car elles ne s’y intégraient pas bien. Il y a eu 15 jours de pluie sur les 20 premiers jours de septembre. Quand on regarde les statistiques depuis le mois d’Août, on compte un total de 30 jours de pluie sur les 51 derniers jours. Le front pluvieux d’automne (秋雨前線) reste exceptionnellement longuement bloqué près du Japon, et les typhons apportent continuellement de l’air humide venant de l’Océan Pacifique. Les pluies se succèdent presque sans répit. Je ne déteste pas la pluie mais ça commence à faire un peu long.

J’avais mentionné dans un précédent billet l’artiste électronique australienne Ninajirachi (Nina Wilson), et par extension j’écoute maintenant underscores, de son vrai nom April Harper Grey, originaire de San Francisco. Elle forme avec Ninajirachi et quelques autres une scène non-officiellement nommée Girl EDM. Le terme assez récent vient directement de Ninajirachi, car c’était le titre de son EP datant de 2024. Sans être un genre musical à proprement parler, Girl EDM désigne une scène féminine émergente de la musique électronique portant une esthétique sonore similaire et proche de la computer pop. On reconnaît des similitudes entre Ninajirachi et underscores mélangeant l’EDM du début des années 2000 avec des sensibilités actuelles proches entre autres de l’hyperpop. De la compositrice underscores, j’écoute le dernier album intitulé U sorti en Mars 2026 qui m’accroche dès le premier morceau, qui doit être le meilleur de l’album. Tell Me (U Want It) a une construction très particulière comme un chaos contrôlé, avec une approche très pop contrebalancée par une structure assez complexe pleine de soubresauts. J’adore en particulier quand elle se lance dans des phrasés rapides, même s’ils sont de courte durée car le morceau se court-circuite ensuite lui-même. Le morceau tout simplement intitulé Music est en comparaison plus simple de composition mais garde cette même tension émotionnelle qui me plaît beaucoup. Sur l’album, les structures sonores nous semblent parfois familières mais elles sont grandement remodelées, avec souvent l’ajout de portions de sons étonnants, comme des bribes de voix. Le morceau Hollywood Forever est également assez atypique pour l’interruption soudaine d’une grande masse EDM qui vient couper le morceau en deux pour le faire basculer vers un rythme très mélancolique très bien penser. Sur le septième morceau Do It, l’apport de courts passages secs de guitare m’a tout de suite fait penser au morceau She Wants to Move du groupe N.E.R.D. sur leur album Fly or Die (2004), mais il ne s’agit pas d’un sample et je doute même qu’il s’agisse d’une influence. Il m’arrive régulièrement de déceler ce genre de similitudes dans des morceaux récents, mais retrouver la correspondance exacte n’est parfois pas aisé, surtout quand l’impression de ressemblance est assez flou et se joue seulement sur un changement de ton particulier à l’intérieur d’un morceau. Ne pas trouver la correspondance que je recherche pourrait presque me rendre fou, mais je sais heureusement quand il est temps de stopper les recherches.

Je reviens vers l’artiste électronique underground new-yorkaise James K, de son vrai nom Jamie Krasner, car j’ai été très impressionné par le morceau Wake où elle chantait sur une composition de Priori. J’avais découvert ce morceau dans un épisode récent de Liquid Mirror. James K est une habituée des playlists d’Olive Kimoto, car j’avais également découvert sur Liquid Mirror le morceau Doom Bikini présent sur son album Friend sorti en 2025. Je me replonge maintenant dans l’univers atmosphérique proche de la dream pop de cet album avec quelques autres morceaux, notamment le sublime Play. J’aime aussi beaucoup le très beau morceau Hypersoft Lovejinx Junkdream qui nous amène à la frontière du rêve. Cet univers couvert de textures numériques floues semble en fait être Tokyo, car les images de la vidéo y sont tournées. Dans les crédits de la vidéo, j’ai été assez surpris de voir le nom de Hana Watanabe du duo électronique Tamanaramen (たまならめん). Elle filme en fait la vidéo avec James K et y apparaît même à plusieurs reprises, ce qui laisse penser que les deux artistes sont proches. Dans le duo audiovisuel Tamanaramen composé des sœurs Hana et Pikam (ou Hikam), la sœur aînée Hana est l’artiste visuelle et VJ tandis que Hikam est chanteuse, productrice et sound designer. Je n’avais pas écouté la musique du groupe depuis un petit moment et c’est l’occasion de la redécouvrir avec le très ludique Sofa Dance sorti cette année sur leur EP Limehouse. Ce morceau de house minimal est hypnotique et aérien. La voix murmurée et les paroles simples de Hikam tournant en boucle dans le morceau finissent par s’imprégner dans notre cerveau, au point où on aimerait que le morceau dure plus longtemps. L’intérêt du morceau vient également des nappes électroniques qui se suivent comme des phases légèrement différentes. Visuellement, on remarque bien entendu cette étrange danse où les sœurs Watanabe tournent mécaniquement leurs têtes pour faire voler leurs cheveux. Dans les coulisses du festival Summer Sonic 2026, on voit même Steve Aoki se prêter au jeu. Il faut dire qu’il a la tignasse de cheveux qui le permet.

Je connais assez bien les sorties solo des trois artistes électroniques e5, killwiz et 嚩ᴴᴬᴷᵁ dont je parle assez régulièrement dans mes billets, mais voilà qu’elles reprennent leur projet en groupe sous le nom Dr.Anon avec un EP de six titres intitulé second opinion sorti le 26 Août 2026. Je retiens surtout le cinquième morceau TerroRe:Star où elles chantent (et rappe pour e5) toutes les trois. Je trouve que ce morceau composé et produit par nekoRB est le mieux construit du EP car il ne part pas trop dans les excès hyperpop et les qualités des voix des trois se complètent bien. Comme toujours, la voix de 嚩ᴴᴬᴷᵁ est celle qui est la plus difficile à appréhender mais c’est aussi celle qui m’intéresse le plus. Pour la petite histoire, suite à ma proposition de titre pour un de ses morceaux en solo, elle m’a finalement remercié mais le dit morceau n’a toujours pas trouver de titre définitif. Sur cet EP, je remarque également le morceau KIRAE produit par VLOT, qui est annoncé comme étant interprété par Killwiz et Ponika. Il s’agit bien de la même personne car Ponika était son précédent nom de scène lors de ses débuts avec Dr.Anon. Lorsqu’on la voit maintenant sur la vidéo du morceau et qu’on la compare à la première époque de Dr.Anon lors des courts interviews sur Neet Tokyo (ニートTokyo), c’est le jour et la nuit. C’est d’ailleurs l’image d’un changement qu’elle donne en se dédoublant sur la vidéo de KIRAE avec l’ancienne Ponika (en brune) et la nouvelle Killwiz (en blonde) beaucoup plus sûre d’elle-même. Musicalement parlant, ce morceau reste assez proche des sorties récentes de Killwiz en solo. Dans la même constellation digicore, j’écoute aussi beaucoup le morceau fact react de la compositrice et interprète utumiycom. Ce nom, certes étrange, m’était en fait déjà familier car elle a assuré le mixage et le mastering de plusieurs morceaux du EP Another Seraph de nyamura, dont j’ai déjà parlé dans un précédent billet. Le morceau fact react, sorti en 2024 et donc avant Another Seraph, est clairement très proche de l’univers musical de nyamura, avec une voix à la fois fragile et affirmée.

Le magazine AVYSS, notamment son premier numéro papier, parle régulièrement de l’artiste alternative Yoyou, originaire de Kanagawa, qui vient de sortir son premier album Yoyou Narino (余裕なりの) le 9 septembre 2026. J’en écoute deux morceaux que j’aime beaucoup, Pm (夕方) et Joro (ジョーロ), tous les deux composés par Ninaa, dans une ambiance hip-hop électronique intime, brumeuse et flottante. Pour terminer dans des courants beaucoup plus mainstream mais toujours avec cette ambiance glitch-pop et hyperpop électronique, j’ai été très agréablement surpris par la direction prise par Giselle (Aeri) du groupe k-pop aespa sur son titre solo BYEB4HELLO sorti sur une compilation de singles solo des membres du groupe intitulée SYNK : COMPLaeXITY 2026. Le morceau évolue dans des sons pop lumineux avec une structure plus mélodique que ce qu’on peut souvent entendre sur des morceaux hyperpop plus radicaux. On ne peut pas dire que Giselle se soit vraiment échappée du groupe aespa, mais l’empreinte K-pop est quasiment inexistante sur ce morceau.

the pain of feeling free

Aller à Ginza est souvent l’occasion de revoir le building Ginza Sony Park, conçu par Takenaka Corporation, et l’immeuble Louis Vuitton par Jun Aoki. Je ne me lasse pas de les revoir tant leur architecture est remarquable, dans des styles visuels très différents mais pareillement audacieux. J’attends que la foule et les voitures se dégagent avant de prendre en photo le Ginza Sony Park depuis l’autre côté du grand carrefour. Pour les photographies du building Louis Vuitton, je préfère au contraire faire intervenir la présence humaine, en reflet sur les immenses façades ondulées et colorées par vagues dorées. Puis je marche au hasard des rues de Ginza que je connais sans bien connaître. Il est difficile de se perdre dans la perpendicularité du quartier. On peut facilement y faire des boucles sans vraiment s’en rendre compte. Cela n’a pas beaucoup d’importance car j’étais plutôt à la recherche d’un environnement d’écoute pour le dernier album de Boards of Canada. Inferno est sorti le Jeudi 29 Mai 2026 et je suis allé l’acheter en CD le jour même de sa sortie au Tower Records de Shibuya, en récupérant au passage un poster de l’album et un autocollant Warp. Le groupe n’avait pas sorti de nouvel album depuis 13 ans et c’est donc un petit événement. Sans surprise, l’album est très long avec 18 morceaux pour 1h 10mins. C’est malgré tout un album qu’on a envie d’écouter en entier plutôt que par morceaux, car son ambiance se construit dans la durée. Je trouve l’album meilleur que Tomorrow’s Harvest mais un cran en dessous de Geogaddi, mais il reprend de ce dernier son étrangeté, sa part sombre et sa force de fascination. Dès l’introduction et le premier morceau Prophecy at 1420 MHz, on reconnaît tout de suite tout ce qui fait la particularité et le pouvoir d’attraction de BoC. Le troisième morceau Hydrogen Helium Lithium Leviathan est de ces morceaux qui peuvent devenir des classiques, avec ces nappes célestes qui se construisent progressivement. J’adore absolument les deux morceaux Father And Son et The Word Becomes Flesh car ils ont une approche plus rythmée qu’on ne connaît pas de BoC, à la limite du hip-hop. Mais il s’agit bien sûr d’un hip-hop étrange et malaisant, avec des voix crachotantes plutôt inquiétantes. Ces morceaux sont hypnotiques tout comme le magnifique septième morceau Naraka avec ses chants mystiques hindous transformés dans sa deuxième partie. C’est un des sommets de l’album mais il y en a plusieurs. C’est amusant également d’entendre des sonorités qui nous ramènent tout de suite à l’univers de BoC, mais on nous amène ici vers un cosmos lointain dont on n’avait pas l’habitude. L’ensemble est assez sombre mais des morceaux comme Into the Magic Land sont tout de même lumineux, ce qui apporte des alternances bienvenues. Le treizième morceau Deep Time est également pour moi un des très beaux moments de l’album, le plus nostalgique peut être (il était déjà sorti sous le nom Tape 05). Il n’y a rien à écarter dans cet album car chaque élément musical contribue à l’ensemble. Les amateurs de BoC ne seront clairement pas déçu. J’aime beaucoup cet album même si on n’y retrouve pas de morceaux sublimissimes comme Music is Math sur Geogaddi. L’album Geogaddi est sorti il y a 24 ans et il faut peut être laissé à Inferno le temps de prendre racine dans notre inconscient musical.

La musique de Boards of Canada se déroule devant moi, en explorant les rues arrières de Ginza. J’hésite ensuite à rentrer à pieds ce qui me prendrait une bonne heure et demi, parcours que j’ai déjà emprunté maintes fois. Je pense d’abord passer par le parc Hibiya puis ensuite décider si l’énergie qui me reste me permet de continuer à marcher ou sauter dans la ligne de métro Hibiya. En passant devant la grande tour de Hibiya Midtown, une voix attire mon attention. Je remarque qu’elle provient d’un petit podium blanc placé au milieu de la place à l’entrée de la tour. Un duo de musiciens finit juste un set alors que j’arrive sur place devant la petite scène. Dommage car la dynamique du chant que j’ai entendu en m’approchant me plaisait bien. Alors que le groupe quitte la scène en remerciant le public réuni, je réalise en apercevant un programme affiché au milieu de la place qu’il s’agit du Hibiya Music Festival organisé par Seiji Kameda. Le Hibiya Music Festival (日比谷音楽祭) se déroule chaque année depuis 2019 dans le parc de Hibiya et dans les espaces voisins de Tokyo Midtown Hibiya, avec la grande particularité d’être gratuit et ouvert à tous. Il est porté tous ans par Seiji Kameda (亀田誠治) grace au crowdfunding et a une ambition de rendre la musique accessible sans barrières sociales et générationnelles. Je voulais y assister depuis longtemps mais je m’y étais à chaque fois pris trop tard ou rendu compte alors que le festival se terminait. J’avais également un peu de mal à croire que toutes les représentations soient gratuites et sans réservation. Je découvre donc une partie du festival tout à fait par hasard.

Le groupe qui vient de sortir est MONONKVL (モノンクル), un duo formé en 2011 par la chanteuse-compositrice Sara Yoshida (吉田沙良) et le bassiste-compositeur Ryuta Tsunoda (角田隆太). Ce que j’ai entendu était en fait une petite mise en jambe pour accorder les instruments et le matériel. La session live démarre en fait à 11h30 sur la scène nommée HIROBA devant Hibiya Midtown. Je décide de rester les écouter. C’est agréable d’être à l’extérieur avec une météo plus que clémente et devant une petite scène qui permet de s’approcher assez près. Le nom du groupe MONONKVL peut se traduire en Mon Oncle et aurait été inspiré par le nom de la revue Mon Oncle (モノンクル) dirigée par Juzo Itami (伊丹十三) dans les années 1980, elle-même probablement inspirée du titre du film Mon Oncle de Jacques Tati. Ryuta Tsunoda en aurait aimé la sonorité du mot indépendamment de son sens précis. La musique de MONONKVL mêle des ambiances soul et jazz avec approche pop très contemporaine. J’ai tout de suite aimé la voix de Sara Yoshida et les compositions des morceaux remplis d’énergie positive m’ont beaucoup plu. J’ai du coup tenté de leur demander par l’intermédiaire de la messagerie d’instagram quelle était la setlist de leur session d’une demi-heure environ, tout en faisant part de mon enthousiasme pour leur musique, et ils m’ont gentiment répondu. Je la note ci-dessous pour référence.

1. Apollo (Porno Graffitti cover)
2. HOTPOT
3. Yuudachi (夕立)
4. GINGUA
5. Uzu (渦)
6. Koko ni Shika Nai tte Itte (ここにしかないって言って)

Le premier morceau que le groupe à interprété est très connu et il s’agit d’une reprise du titre Apollo de Porno Graffitti. Il y avait une petite foule devant la scène et Sara Yoshida arrive bien à engager le public. Au milieu du set, elle adresse un message de remerciement au public, qui semblait comme moi beaucoup apprécier, puis envers l’organisateur du festival Seiji Kameda. Leur session est assez courte mais j’en retire quelques morceaux que j’aime beaucoup et que j’écoute maintenant sur mon iPod, comme HOTPOT et Uzu (渦). En fouillant dans leur discographie, je découvre avec plaisir le morceau Who Am I en collaboration avec AAAMYYY sur leur album Bokura Ikidomari de Warai Aitai (僕ら行き止まりで笑いあいたい) sorti en 2025. J’aime beaucoup la manière par laquelle le morceau se transforme progressivement d’une approche déstructurée vers une harmonie pop particulièrement réussie entre les deux chanteuses. Je garde donc une très bonne impression de ce premier contact avec le festival musical de Hibiya et j’ai envie de la prolonger. Je gagne ensuite le centre du grand parc de Hibiya pour savoir ce qui s’y passe. On y trouve plusieurs scènes en plein air dont la plus grande est celle nommée ONIWA. Le groupe pop-rock-rap originaire d’Okinawa ORANGE RANGE s’y produit. Ils étaient très populaires dans les années 2000 et ont fait leur retour. Leur musique m’intéresse peu et il est de toute façon temps pour moi de rentrer. Je n’écoute que distraitement en marchant en direction d’une des sorties du parc. Nous sommes le Samedi 30 Mai 2026, et le festival se déroulant sur deux jours, continue le Dimanche 31 Mai. Sur le programme du Dimanche, j’ai remarqué quelques artistes et groupes qui m’intéressent et que je serais très curieux de voir sur scène.

Me voilà donc le Dimanche en début d’après-midi pour une deuxième visite au festival musical de Hibiya. Il fait un temps magnifique et même un peu trop chaud. Sur la scène HIDAMARI située dans un coin ombragé du parc près des terrains de tennis, j’avais noté une session live de la guitariste Rei, dont j’avais déjà parlé brièvement sur ce blog. Elle est ‘ambassadrice‘ de la marque de guitare Fender au Japon depuis 2023 et a même sa propre guitare signature, la Rei Stratocaster R246, commercialisée depuis Février 2025. Son concert d’une trentaine de minutes commence à 13h45 mais j’arrive en avance vers 13h, alors que se termine la session précédente d’une autre artiste que je ne connais pas. J’avais amené avec moi un sandwich vietnamien que j’ai pu apprécier tranquillement dans le parc sous les arbres. Des petites chaises en plastique sont disponibles et des stands fournissent de quoi boire et manger. Une bière s’impose rapidement. Les prix ne sont même pas prohibitifs. Quelques personnes sont déjà regroupées devant la scène et je n’attends pas trop pour les rejoindre. Je ne connais pas beaucoup la musique de Rei à part quelques morceaux, mais je sais que c’est une guitariste remarquable. Elle a apparemment son fan club présent en premières lignes. Une vingtaine de minutes avant le début de sa session, elle entre sur scène comme si de rien n’était pour vérifier les réglages des guitares qu’un membre du staff avait préparé pour elle. Ses quelques essais se transforment assez vite en un morceau d’échauffement parfaitement exécuté. On a l’impression que le concert vient de commencer mais elle nous rappelle qu’il s’agit juste d’un tour de chauffe. Elle y met en tout cas toute sa ferveur, ce qui promet pour la suite. Le public la suit tout de suite. La plupart des morceaux qu’elle jouera ensuite me sont inconnus. Elle chante parfois en anglais qu’elle maîtrise très bien. Bien qu’elle soit née au Japon à Itami (伊丹市) dans la préfecture de Hyōgo, elle a vécu plusieurs années à New York lorsqu’elle était enfant. Ce n’est pas la première fois qu’elle répond à l’appel de Seiji Kameda pour ce festival. Les deux semblent même proches et sur la même longueur d’onde. Elle nous fait part d’ailleurs d’une discussion qu’elle a eu avec Kameda lors des débuts du festival. Lorsqu’elle était petite, Rei connaissait Central Park à New York comme un lieu ouvert aux artistes et groupes de musique et a le souvenir d’y avoir vu des représentations. Kameda, qui connaît aussi New York, avait cette idée de faire du parc de Hibiya le Central Park de Tokyo, dans une vision similaire à ce qu’avait connu Rei. Rei ne manque pas de le remercier d’avoir concrétisé cette vision. On sent un respect profond entre les deux artistes. La musique de Rei lors de cette session se tourne beaucoup vers le blues, d’influence américaine donc, notamment pour ses premiers morceaux où elle chante en anglais. Elle joue d’abord d’une guitare acoustique mais elle a un jeu tellement puissant qu’on y entend une électricité latente. Rei sait mettre les formes et se mettre en scène comme une femme forte aux airs impitoyables sur une guitare. Mais elle respecte tellement ses guitares qu’elle les présente même les unes après les autres au public. En hommage à Kameda, Rei reprend un morceau de Tokyo Jihen, Shuraba (修羅場) de l’album Adult (大人). Elle n’a pas tout à fait la voix de Sheena Ringo, mais elle reste puissante et passionnée. Son jeu est assez différent de celui d’Ukigumo, un peu plus physique alors que celui d’Ukigumo est plus flottant. En parcourant le fiche Wikipédia de Rei, on apprend d’ailleurs que Ryosuke Nagaoka a participé à son premier projet discographique. Alors que j’écoute cette interprétation libre de Shuraba, j’en viens à me demander s’il ne s’agit pas là d’un signe m’indiquant de continuer ma souscription au fan club Ringohan, qui inclut également Tokyo Jihen bien que le groupe soit au point mort en ce moment. Sur la petite scène couverte d’une sorte de tente sur la zone HIDAMARI, Rei est seule mais elle remplit le son et l’espace comme un groupe au complet. Je suis impressionné du début à la fin par sa virtuosité à la guitare et par sa présence sur scène.

Je me dirige ensuite vers la scène principale du parc Hibiya, celle nommée ONIWA pour y voir jouer Ohzora Kimishima (君島大空) à partir de 15h45. Je connais son album No Public Sounds sorti en 2023, qui m’avait beaucoup impressionné. C’est également un excellent guitariste, jouant d’une manière très sensible et instinctive. J’arrive en avance et le groupe précédent est toujours sur scène. Soichiro Yamauchi (山内総一郎), le guitariste et chanteur du groupe Fujifabric, est sur scène. Je ne connais pas vraiment Fujifabric (フジファブリック) et encore moi la carrière solo de Yamauchi, mais ce n’est pas désagréable de s’asseoir sur l’herbe du parc en l’écoutant, avec une bière à la main (oui, c’est la deuxième mais je me suis arrêté là). La zone verte ONIWA est suffisamment vaste qu’on peut facilement trouver où s’asseoir. Quand il termine son set, un petit mouvement de foule entre ceux qui partent et ceux qui arrivent pour voir Ohzora Kimishima me permet d’approcher le troisième rang devant la scène. On s’assoit tous sur l’herbe devant la scène car la session live ne commence que dans une trentaine de minutes. Le soleil tape fort malgré ma casquette. J’avais heureusement eu la bonne idée d’amener une petite bouteille d’eau. Selon le même mode opératoire que pour les autres concerts, Ohzora Kimishima monte sur scène avant l’heure pour les réglages de sa guitare acoustique. Il est élégant, habillé d’une longue chemise blanche sur un pantalon noir et des sandales japonaises, un léger rouge sur les lèvres. J’avais un peu espéré qu’il soit accompagné sur scène par son groupe composé du bassiste Kazuki Arai (新井和輝) de King Gnu, du batteur Shun Ishiwaka (石若駿) et du guitariste Shūta Nishida (西田修大), comme lors du festival Fuji Rock l’année dernière, mais il était seul. Ce n’est pas très grave et c’est même compréhensible car cette session sera acoustique. Le public autour de moi est très varié et je ressens la présence de fans fervents. Une fois sur scène, Ohzora Kimishima est très naturel lorsqu’il s’adresse au public. Il compatit pour nous pour cette chaleur qui pourrait nous faire tourner la tête. Il jouera plusieurs morceaux dont des nouveaux de son futur album qui sortira en Juin 2026, si je ne trompe pas. De No Public Sounds, il a interprété mon morceau préféré Arashi (˖嵐₊˚ˑ༄) qui m’a littéralement donné les larmes aux yeux. Ce morceau est comme une tempête intérieure qui finit par s’évacuer. Son interprétation était fascinante et reste pour moi un moment important de ce festival.

Le dernier groupe de la journée sur cette même scène ONIWA est SOIL& »PIMP »SESSIONS avec les invités C&K et Rei que j’avais vu précédemment. Leur session live commence à 17h, et là encore les mouvements de foule me permettent d’approcher au deuxième rang, mais il faudra encore attendre sous le soleil qui baisse heureusement en fin de journée. Le petit vent rafraîchissant qui se lève est le bienvenu. Je connais principalement le groupe pour ses quelques collaborations avec Sheena Ringo dont le morceau Koroshiya Kiki Ippatsu (殺し屋危機一髪), mais je n’ai jamais écouté le reste de leur discographie même si ce n’est pas l’envie qui me manquait. J’étais en fait extrêmement curieux de les voir sur scène, ne sachant pas trop à quoi m’attendre. La perspective d’écouter du « Death » Jazz m’intéressait au plus haut point. Ce terme caractérise la musique du groupe mélangeant des tempos très rapides avec une énergie agressive proche du rock, des improvisations expérimentales, des rythmiques puissantes et une attitude sur scène intense et théâtrale. Tout un programme et c’est exactement ce que j’ai vu sur scène, dès la séance de réglages des instruments. SOIL& »PIMP »SESSIONS est une formation particulière autour de la figure du patron, le Shacho (久嶋識史), qui ne joue d’aucun instrument mais qui est là comme agitateur et catalyseur de l’énergie du groupe. C’est un rôle central dans le déroulement de leurs sessions. Les figures historiques du groupe fondé en 2001 sont Tabu Zombie (椨智紹) à la trompette, Josei (佐藤丈青) au piano et claviers et Akita Goldman (秋田紀彰) à la contrebasse. En support, le groupe est accompagné de manière quasi permanente par Takeshi Kurihara (栗原 健) au saxophone et par Seiya Onasaka (小名坂誠哉) qui remplace Midorin à la batterie. Il faut imaginer chaque musicien comme un virtuose dans son domaine jouant avec une totale liberté au point où on ne sait jamais vraiment si on est dans le morceau ou si on est parti en totale improvisation. C’est extrêmement grisant à l’écoute, notamment quand la trompette de Tabu Zombie et le saxophone de Takeshi Kurihara se répondent et prennent le relai l’un après l’autre, accompagnés par le clavier disruptif de Josei. Le groupe part très très vite dans les tours dès l’échauffement, au point où le Shacho sent le besoin de préciser que le concert n’a pas encore commencé. Je ne connais pas les morceaux du set mais ce n’est pas grave car on est très vite entrainé par l’énergie qui s’en dégage, époustouflante pendant tout le set. Le Shacho prend la parole plusieurs fois, notamment pour remercier lui aussi Seiji Kameda pour cette invitation au festival. Il fait la remarque que le groupe répond de toute façon systématiquement présent aux invitations et demandes de Kameda. Il hallucine également que tout ce festival soit gratuit grâce à lui. C’est vrai. J’ai passé un excellent moment en leur compagnie, encore accentué par l’arrivée de Rei à la guitare électrique. Sur le thème du film Kill Bill, Battle Without Honor or Humanity, de Tomoyasu Hotei, Rei arrive sur scène avec une agressivité électrique sans pareille comme si elle voulait montrer qu’elle ne se laissera pas déborder par la puissance sonore de SOIL& »PIMP »SESSIONS. Il en ressort une bataille de solo entre la guitare de Rei et la trompette de Tabu Zombie. C’est très amusant de voir comment elle arrive à se faire sa place dans le groupe. La session se termine ensuite avec le duo C&K que je ne connaissais pas. C&K ne sont pas des rappeurs à proprement parler, mais un duo vocal composé de CLIEVY (クリビー) et de KEEN (キーン). Ils ont des registres de voix assez différents mais la même énergie sur scène. Là encore, accompagnés par le groupe, ils partent dans une improvisation faisant intervenir le public et ne semblent pas vouloir s’arrêter. On sent une grande complicité entre C&K et SOIL. Le Shacho nous dit même qu’il faut maintenant qu’ils s’arrêtent sans quoi ils vont se faire enguirlander par la direction du festival, mais il est le premier à remettre une pièce dans la machine. Ça fait plaisir de ressentir sur scène cette passion musicale, d’autant plus dans un décor pareil. L’avantage de cette approche festival est qu’on peut approcher de très près les artistes. Le fait que tout cela soit gratuit est quand même hallucinant. Merci Kameda san! Des petites boîtes de donation pour le festival de l’année prochaine sont présentes à plusieurs endroits dans le parc et je n’hésite pas à contribuer, en espérant vivement y retourner l’année prochaine. En attendant, je me lance dans l’écoute de l’album Pimpin’ de SOIL& »PIMP »SESSIONS pour prolonger cette expérience. A noter que ce billet mélange mes photographies avec certaines provenant du compte X Twitter du festival, que je me permets de montrer ici pour illustrer mon propos.

alice in tokyoland

Ginza, Shinjuku again, puis Kyobashi. Je suis allé à Ginza quelques jours avant le premier de l’an pour aller acheter une bouteille de saké Kokuryu (黒龍) de la préfecture de Fukui. Ce saké du dragon noir est mon préféré et celui que l’on achète et boit une fois seulement par an depuis au moins une dizaine d’années, pour le premier jour de l’an avec les Osechi. J’avais été surpris en voyant Sheena Ringo sur scène, portant une bouteille de saké Kokuryu lors de la tournée Shogyōmujō (諸行無常) de 2023. Je m’amuse maintenant en regardant la carte de bonne année du fan club Ringohan que je viens de recevoir par la poste, car Ringo s’y montre en photo, en kimono, tenant à la main cette bouteille de Kokuryu, la version Ishidaya Junmai Daiginjo, qui est la plus onéreuse et la plus difficile à se procurer.

Après avoir acheté mon saké préféré, je marche un peu dans les rues de Ginza, mais j’y revois un paysage urbain que j’ai déjà parcouru il n’y a pas très longtemps. Avant Ginza, j’avais marché du quartier coréen de Shin-Okubo (j’y reviendrai dans un autre billet) jusqu’à Shinjuku en passant par Kabukichō. Le quartier de Kabukichō change progressivement, notamment avec la grande tour Tokyu Kabukicho Tower (東急歌舞伎町タワー) de 225 mètres, ouverte en 2023. Située entre cette tour Tokyu et le Shinjuku Toho Building (新宿東宝ビル), ouvert en 2015, la place Kabukicho Cinecity (歌舞伎町シネシティ広場) n’a pas encore subi de transformation, mais elle a progressivement perdu sa mauvaise réputation de repaire pour jeunes paumés et marginaux que l’on appelle encore maintenant les Tōyoko kids (トー横キッズ). La place est désormais fermée en permanence par des barrières, mais je ne sais pas si elle est volontairement fermée pour éviter les regroupements. Les Tōyoko kids sont toujours présents dans les rues de Kabukichō, certainement moins nombreux qu’auparavant. Ils se réunissent avec des chaises pliantes devant la place Cinecity, tout près des cinémas Toho et du grand Godzilla. Je ne tente pas de les prendre en photo, même de loin, et je remonte plutôt vers la gare par la grande avenue piétonne.

Au début du mois de décembre, je suis allé voir une exposition de l’illustrateur Takato Yamamoto (山本タカト) consacrée à Alice’s Adventures in Wonderland (アリス物語) dans la petite galerie Span Art à Kyobashi. Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll a été publié il y a 160 ans et l’on dit qu’il a connu une réception particulière au Japon en 1927 avec la traduction conjointe de Ryūnosuke Akutagawa et Kan Kikuchi, intitulée Alice monogatari. Les éditions Renga Shobō Shinsha proposent une nouvelle version de l’œuvre qui conserve l’orthographe ancienne et l’atmosphère d’époque, tout en y ajoutant les illustrations oniriques de Takato Yamamoto. La galerie Span Art présentait, du 15 novembre au 7 décembre 2025, une exposition consacrée aux illustrations de Takato Yamamoto pour le livre, ainsi que des œuvres inédites spécialement réalisées pour cette exposition. Takato Yamamoto donne bien entendu son interprétation personnelle de l’univers d’Alice. Je note immédiatement son style, notamment dans les yeux d’Alice, mais si le personnage principal attire tout de suite le regard, les autres personnages autour d’elle méritent également toute notre attention. Ce n’est pas la première fois que Takato Yamamoto dessine Alice, car j’ai déjà vu une ou deux illustrations dans les livres que je possède de l’auteur. Je ne suis donc pas étonné de le voir associé à cette nouvelle édition du livre.

On retrouve une constante dans l’univers visuel de Takato Yamamoto, qui semble inquiétant, voire effrayant, mais ce sentiment d’effroi ne se traduit aucunement dans les expressions des personnages, comme si les protagonistes principaux de ses illustrations étaient eux-mêmes des monstres dissimulés. Alice semble tout à fait innocente dans le monde étrange qui l’entoure, mais ses yeux nous laissent deviner autre chose. Les personnages de Takato Yamamoto semblent souvent être entre la vie et la mort; disons qu’on y ressent une beauté mortifère. 死ぬほど美しい (« d’une beauté à en mourir »), écrivais-je moi-même en titre d’un billet de janvier 2024 où j’évoquais ma découverte de la richesse visuelle tout à fait remarquable de l’œuvre de Takato Yamamoto.

En revoyant ces illustrations d’Alice, et notamment son visage, je repense soudainement à l’exposition de photographies Amour de Mana Hiraki (平木希奈) que j’avais vu à la galerie See You Gallery à Ebisu en novembre 2025. Sur certaines des photographies de l’exposition, le visage de RINA, avec les yeux maquillés de rouge, me ramène à cette idée de beauté entre la vie et la mort. Les quelques photographies ci-dessus en sont de bons exemples et sont d’une beauté envoûtante. Elles proviennent du livre de l’exposition que je n’avais pas eu la présence d’esprit d’acheter et de faire signer le jour où je suis allé voir l’exposition. Je ne suis pas toujours très spontané et il me faut parfois un peu de temps pour me décider. Je suis en fait allé l’acheter plus tard dans une petite librairie d’ouvrages anciens à tendance fantastique appelée Doris Book (古書ドリス), située à Negishi près d’Ueno. L’adresse de la librairie, disponible sur leur compte Instagram, était trompeuse et m’a en fait amené dans un tout autre endroit, à plus de 20 ou 30 minutes à pied de l’emplacement réel. Cela m’a donné l’occasion de marcher un peu plus que prévu dans des quartiers que je connais peu, tout en écoutant l’album Spirit Exit de Caterina Barbieri, dont j’avais parlé dans un billet précédent.

La librairie n’est pas très grande et l’on y vend en effet principalement des livres anciens, dont certains sont un brin ésotériques ou relèvent de la subculture. Un petit coin de la librairie était consacré au livre Amour que j’étais venu acheter. La vendeuse présente ce jour-là avait un air un peu pâle et gothique qui convenait tout à fait à l’atmosphère de l’établissement. Sur leur site internet, il est écrit que cette librairie n’aspire pas à plaire à tout le monde et que, même si elle ne correspond pas aux goûts du plus grand nombre, elle souhaite être la librairie préférée de quelques rares personnes, celles qui chérissent le fantastique, l’esthétisme décadent et la mélancolie raffinée. Voilà une description tout à fait intéressante.

Et j’oubliais presque de préciser que la quatrième photographie du billet montre une grande illustration de l’artiste japonais originaire de Kanagawa, Hogalee, quelque part à Gotanda alors que j’allais acheter le cadeau de Noël du fiston, la moitié de la longue série de manga Space Brothers (宇宙兄弟) écrite et illustrée par Chūya Koyama (小山宙哉). J’avais déjà vu une grande illustration de Hogalee à Shinjuku. Son site web en montre d’autres qu’il faudra rechercher à l’occasion.

(passages flottants) (courbes de fin d’été)

Depuis le passage Yurakucho Concourse, qui perd petit à petit ses lettres (de noblesse), je gagne ensuite Harajuku pour aller voir un nouveau bâtiment, le Harajuku Quest, conçu par Shohei Shigematsu, associé principal du cabinet d’architecture Office for Metropolitan Architecture (OMA). OMA est l’agence d’architecture basée à Rotterdam de l’architecte Rem Koolhaas. Il s’agit en fait d’une reconstruction du bâtiment du même nom, engagée par le promoteur NTT Urban Development. L’aile de la déesse grecque Niké, installée sur la façade de verre aux lignes courbes, nous laisse fortement penser qu’une grande marque de sport va occuper une bonne partie des lieux (il faudra vérifier). Harajuku Quest n’était pas encore ouvert lors de mon passage, mais on peut au moins apprécier ses lignes courbes et obliques depuis la rue. Lorsque je descends jusqu’à Harajuku depuis Omotesando, j’aime bien passer devant une petite galerie d’art contemporain, qui vient d’ailleurs tout juste de changer de nom depuis le mois de septembre. Elle s’appelle maintenant (ano) (gallery) et est accompagnée d’une boutique nommée (ano) (mise). L’espace a été inauguré le 5 septembre 2025, et sa première exposition met en avant les affiches artistiques du collectif Ukiyotokyo (浮世東京) Graphical Tokyo.

J’avais déjà parlé de la chanteuse chinoise Li Zelong (李泽珑) pour son single Habits (習癖), écrit, composé et arrangé par Seiji Kameda, qu’elle chante en japonais avec une influence certaine de Sheena Ringo. Je me tourne maintenant vers trois autres singles sortis en 2022, avec d’abord 出什麼牌最危險 (Chū Shénme Pái Zuì Wēixiǎn, qu’on peut traduire par Which Card Is the Most Dangerous), sorti le 21 octobre 2022, qu’elle chante en japonais et en mandarin. Le morceau pop est très vif, et j’aime beaucoup la manière rapide avec laquelle elle alterne les deux langues avec beaucoup de dextérité (on sent quand même un peu son accent en japonais). Je suis surpris ces derniers temps, depuis Faye Wong, d’aimer la musicalité du mandarin ou du cantonais. Le single 你的秋冬是我的春夏 (Nǐ de Qiūdōng Shì Wǒ de Chūnxià, qu’on peut traduire par Your Autumn and Winter Are My Spring and Summer), sorti le 12 octobre 2022, est entièrement chanté en mandarin. Ce morceau est plus posé, mid-tempo, par rapport au précédent. Il y a ensuite le plus frénétique 背著誰流淚 (Bèizhe Shuí Liúlèi, qu’on traduira par Crying Behind Someone’s Back), qui sonne comme les morceaux d’electro-pop du début des années 2020. Ce morceau est sorti le 23 septembre 2022. Malgré leurs différences, j’entrevois ces trois singles de Li Zelong comme un petit ensemble cohérent, exprimant plusieurs facettes d’une même émotion, parfois pleine d’une énergie et d’une tension joyeuse, parfois beaucoup plus mélancolique. Je pense que les similarités des photographies de couverture jouent sur cette cohérence. On est ici à la croisée des chemins entre la Cantopop indie et la J-POP. Il faut aussi rappeler que Li Zelong est distribué par la branche de Hong Kong de la maison de disques japonaise Avex.

Je suis depuis quelque temps Li Zelong sur Instagram, car elle passait la période estivale à Tokyo, et j’étais curieux de voir d’éventuels indices d’une nouvelle collaboration avec Seiji Kameda (mais je n’en ai trouvé aucun). La coïncidence veut que je découvre ces trois singles de 2022 au moment où elle reprend l’avion pour Shanghai. Li Zelong marque plusieurs fois sur Instagram son appréciation pour la musique de Tokyo Jihen et Sheena Ringo, avec une petite reprise dansante, en tenue d’infirmière, du morceau Netsuai Hakkaku-chū (熱愛発覚中) de l’album Ukina (浮き名) de Sheena Ringo, avec son amie la bassiste ReRe (阿惹妹妹), et en s’habillant de l’emblématique yukata blanc de Tokyo Jihen lors des feux d’artifice estivaux.