倍倍FAYE!

Lorsque je prends des photos la nuit dans le centre de Shibuya, il me revient toujours en tête une photographie prise en 2006 qui montrait le mouvement rapide d’une ombre sur le grand croisement de Shibuya la nuit. J’ai parfois l’impression que mes photographies les plus intéressantes ont déjà été prises il y a longtemps (il y a 19 ans dans ce cas là) et que mon regard actuel est trop usé pour pouvoir prendre des choses nouvelles. En y réfléchissant un peu, peut-être que, tout simplement, la mémoire de certaines photographies passées les embellissent à mes yeux. Oui, c’est plutôt cela. Sinon, je n’aurais plus qu’à raccrocher les gants une bonne fois pour toute. C’est que je me dis à moi-même pour redoubler de persévérance. Ces quelques photographies sont donc prises dans le centre actif de Shibuya où les gens se bousculent sans se toucher et où ceux qui courent devant pour se faire photographier au centre du grand croisement se font vite rattraper par les vagues humaines venant de toutes parts.

Je me suis demandé si NTS Radio avait consacré une émission de In Focus à Faye Wong (王菲). Une recherche rapide me confirme bien qu’un épisode datant du 18 Décembre 2020 lui est entièrement consacré et je m’empresse de l’écouter pour voir ce que NTS a bien pu sélectionner de sa discographie. Sans surprise, j’y découvre quelques pépites que je ne connaissais pas, à commencer par Sleepwalk (Universal Mix) (夢遊) extrait du EP Help Yourself (自便) sorti en 1997. Ce morceau est étonnant car il intègre une partie hip-hop sur laquelle vient s’ajouter la perfection vocale de Faye Wong. Le morceau est absolument génial, très dense en scratches hip-hop en tout genre contrebalancés par l’élégance et la maturité du chant en cantonais de Faye. Sa voix à la fois versatile et très affirmée me passionne de manière quasiment obsessionnelle. Si je devais également faire une playlist des morceaux que je préfère de Faye Wong, je mettrais pour sûr ce morceau ainsi que plusieurs autres comme le magnifique et mélancolique Guardian Angel (守護天使) du même EP Help Yourself (自便). Sur son album en mandarin Fable (寓言) sorti en 2000, je découvre le sublime morceau atmosphérique Chanel (香奈兒) qui est également sur la playlist de l’émission de NTS Radio. On trouve dans les morceaux de Faye Wong post 2000 une dramaturgie certaine, qui nous saisit complètement sur ce morceau Chanel. Il connaît même une version chantée par Faye en japonais intitulée シャナイア. Je sélectionne également quelques morceaux de l’album Lovers & Strangers (只愛陌生人), sorti en 1999 et également en mandarin, comme l’envoutant et enveloppant After the Beep (嗶一聲之後). La sérénité rêveuse avec une musicalité traditionnelle contraste carrément avec le morceau beaucoup plus agressif intitulé The Last Blossom (開到荼蘼) ouvrant cet album. Faye Wong s’aventure parfois vers du rock très orchestré, mais je pense qu’elle peut tout chanter et s’approprier.

L’ambiance musicale du morceau To Love (將愛) de l’album du même nom de 2003 me rappelle un peu les ambiances cyberpunk de Buck Tick à la même époque. La voix très enlevée de Faye arrive à transcender toutes ces ambiances, ici voguant vers des musiques indiennes mais mélangées avec beaucoup d’autres choses. De cet album, mon morceau préféré doit être le sublime Concealed Night (夜妝), à l’approche plus électronique. Ce morceau est également présent sur la playlist de NTS Radio. Je déborde de superlatifs pour la grande majorité des découvertes musicales mentionnées ici car cette musique est tout simplement hypnotisante. Sur cet album, on trouve quelques autres pépites musicales comme Leave Nothing (不留) et April Snow (四月雪). Sur l’album Faye Wong de 2001, le morceau Idiot (白癡) est un véritable ovni musical, un peu effrayant par sa densité musicale bruitiste et les déformations volontaires qu’elle impose à sa voix. Quand je parle de musique hypnotisante, ce morceau très particulier en est un bon exemple et entre dans ma longue liste des morceaux que je préfère de Faye Wong. Cet album est très versatile car après le rock très marqué du morceau Wings of Light (光之翼) ouvrant l’album, elle passe à des balades beaucoup plus légères comme Wait a Moment (等等) et vers une Pop plus lumineuse sur Wrong Number (打錯了). En écoutant ces associations musicales, je pense tout d’un coup à Sheena Ringo. Je ne reconnais pas vraiment une ressemblance car la langue chinoise en cantonais ou mandarin crée des ambiances très différentes, mais il reste un esprit d’ouverture un peu similaire qui me frappe tout d’un coup en écoutant cet album. Les deux n’ont pas de points communs à part celui d’avoir toujours été un peu rebelle dans leurs industries musicales respectives. Sur cet album, la sélection inclut également le magnifique One Way Street (單行道) dont le riff de guitare me rappelle beaucoup celui de The Cure sur le morceau From the Edge of the Deep Green Sea de l’album Wish (1992).

Musicalement, ces albums des années 2000 sont très denses par rapport à ceux des années 1990, beaucoup plus proches du rock indé. J’y reviens avec quelques morceaux de l’album en cantonais Random Thoughts (胡思亂想) de 1994, dont deux écrits par Cocteau Twins: Random Thoughts (胡思亂想) donnant son titre à cet album et surtout Know Oneself and Each Other (知己知彼) tout en subtilités et en nuances vocales. Cet album contient bien sûr le mega-single de Faye Wong, Dream Lover (夢中人) qui est la reprise du single des Cranberries utilisée pour le film Chungking Express de Wong Kar-Wai dans lequel elle jouait également. Et sur mon iPod, cette longue playlist commence par le morceau Pledge (誓言) de l’album Sky (天空) de 1994, sorti à la même époque que Random Thoughts mais chanté en mandarin. Ce morceau est beaucoup plus « jeune » musicalement, comme la vidéo un peu kitch montrant une Faye charmante ne tenant pas en place dans les rues de Hong Kong, comme pourrait l’être le personnage de Faye dans Chungking Express. Faye Wong est connue au Japon car elle a sorti quelques morceaux en japonais, mais j’ai été très amusé et satisfait d’apprendre qu’elle a inspiré sans le savoir elle-même le personnage de la diva éthérée Lily Chou-Chou du film All About Lily Chou-Chou (リリイ・シュシュのすべて) réalisé par Shunji Iwai en 2001. Dans une interview, il aurait révélé avoir écrit le scénario du film après avoir vu Faye Wong en concert à Hong Kong. Je m’étais posé la question de ce nom d’artiste qui n’avait rien de japonais et qui avait plutôt des résonances Chinoises. Tout paraît maintenant plus clair. Et voilà maintenant un lien inattendu qui se tisse entre des mondes artistiques que j’aime.

un été sur la péninsule d’Izu (1)

Nos petites vacances d’été étaient courtes. Nous les avons passé à Yugawara puis dans la péninsule d’Izu que nous n’avions pas visité depuis dix-neuf ans. L’autoroute qui nous menait jusqu’à Yugawara était relativement calme pour une semaine d’Obon. Enfin, nous avons astucieusement évité les embouteillages de l’autoroute Tomei que nous essayons en général d’éviter le plus possible. Nous gagnons plutôt le bord de l’océan en empruntant la portion d’autoroute Seisho By-pass qui est assez fantastique pour la vue sur l’océan lorsqu’on conduit. C’est par contre une horreur quand on la voit depuis la plage. J’avais d’ailleurs pris en photo en Mai 2006 cette autoroute posée sur la plage au niveau de Kozu. C’est à cet endroit que nous faisons une première pause sur une aire d’autoroute juste avant d’arriver à Yugawara. Un groupe d’aficionados de Toyota Crown s’étaient réunis et prenaient en photo leurs bolides souvent modifiés, parfaitement alignés sur le parking. J’ai pris assez peu de photographies pendant ce voyage car un des intérêts de la péninsule d’Izu est ses routes côtières et de montagne, et je n’ai pas encore trouvé de moyens de prendre des photos tout en conduisant. La chaleur ambiante et le fiston étant malade pendant la quasi-totalité du séjour ne nous ont pas poussé à faire beaucoup de visites. Nous avons donc profité pleinement des hôtel et ryokan et de leurs bains onsen.

A Yugawara Onsen, la station thermale où se trouvait notre hôtel, nous faisons une halte à Genkan Terrace (玄関テラス). Ce café restaurant est installé au bord de la petite rivière Chitose, elle-même aménagée pour permettre de se promener le long d’une partie de ses rives. Des emplacements ont même été créés pour s’asseoir et observer la rivière parfois pleine de fougue se frayer un chemin parmi les rochers. Elle s’apaise en s’approchant d’une ancienne stèle recouverte de mousses vertes, puis reprend ensuite son tumulte en se rapprochant de la cascade. Les photographies évoquent le silence et la sérénité des lieux, mais le vacarme de l’eau fait qu’on s’étendait à peine réfléchir. Genkan Terrace contient également un espace de coworking à l’étage et sert d’entrée (d’où le nom) à un ensemble plus vaste nommé Yugawara Sōyu (湯河原惣湯) Books and Retreat situé dans le parc Manyo. On y trouve également des bains onsen et une bibliothèque. Le Genkan Terrace et la planification des espaces ont été conçus par l’agence RIA (Research Institute of Architecture). Nous ne profiterons pas du bain Onsen du Yugawara Sōyu mais de celui de notre hôtel. Le bain à l’extérieur parmi les libellules et les papillons était des plus agréables.

les créatures luminescentes d’Ichiko Aoba

Une fois n’est pas coutume, je me suis décidé au dernier moment d’aller voir Ichiko Aoba (青葉市子) en concert. Alors que Nicolas me disait qu’il avait l’intention d’acheter un de ses disques, je me suis moi-même rappeler que je n’avais pas encore écouté dans son intégralité son dernier album Luminescent Creatures sorti en Février 2025. Je me suis ensuite demandé si elle avait organisé une tournée nationale pour cet album car il est relativement récent. J’ai toujours eu envie d’aller la voir sur scène mais, je ne sais pour quelle raison, cette idée ne s’était pas concrétisée jusqu’à maintenant. Ichiko Aoba a en effet entamé une tournée japonaise qui vient juste de démarrer au Suntory Hall à Akasaka le 13 Août 2025. Je vois par chance qu’il reste quelques places pour le concert à Yokohama au Minato Mirai Hall (横浜みなとみらいホール) le Lundi 18 Août 2025. Comme il s’agit du dernier jour de mes petites vacances estivales, je trouve cette journée tout à fait adaptée pour terminer ces vacances en beauté. J’ai réservé ma place le Dimanche 17 Août pour le lendemain donc, sachant que la date suivante de retour à Tokyo était déjà complète. Il me faut environ une heure pour aller jusqu’à Yokohama Minato Mirai, mais ce long parcours en train m’a permis de me mettre dans l’ambiance du dernier album dont je ne connaissais que quelques morceaux. Comme le laisse clairement deviner son titre, cette tournée intitulée Reflections of Luminescent Creatures supporte directement ce nouvel album. Après les deux dates à Tokyo, celle de Yokohama puis deux à Osaka en Août, elle part vers Fukuoka, Hiroshima, Nagoya et Matsuyama en Septembre, puis Beppu, Sapporo, Kyoto, Morioka, Sendai en Octobre. En Novembre 2025, après deux dates au Japon à Kanazawa et Niigata, elle s’envole pour quelques dates en Amérique du Sud. Cette tournée est en fait mondiale, car Ichiko Aoba passera ensuite au Royal Albert Hall à Londres en Mars 2026 puis à Los Angeles en Avril 2026. Je vois malheureusement, comme d’autres artistes japonais, que les dates en Angleterre sont privilégiées par rapport à Paris, par exemple.

Le fait que la tournée se déroule dans des salles conçues pour la musique classique, avec une acoustique étudiée pour les formations orchestrales, me plaisait beaucoup. J’imagine très bien ces salles être en mesure de transmettre toutes les qualités musicales et les nuances vocales de l’artiste et sa formation. Elle est en effet entourée d’un groupe de musiciens pour cette tournée, parmi lesquels Tarō Umebayashi (梅林太郎) au piano et également co-créateur de l’album Luminescent Creatures. Tarō Umebayashi a en fait également co-composé, arrangé et produit l’album précédent d’Ichiko Aoba, Windswept Adan (アダンの風). Luminescent Creatures fonctionne en fait comme une suite conceptuelle de Windswept Adan, avec cette même atmosphère de paysages naturels marins inspirés des îles d’Okinawa. Depuis Windswept Adan, Tarō Umebayashi est venu enrichir l’univers sonore en apportant des instruments variés, sans pourtant altérer l’approche intimiste et profondément émotionnelle d’Ichiko Aoba. La formation de cette tournée se composait en tout de neufs musiciens entourant Ichiko: Tadashi Machida (町田匡) et Yurina Arai (荒井優利奈) aux violons, Rachel Yui Mikuni (三国レイチェル由依) pour l’alto et Yukinori Kobatake (小畠幸法) au violoncelle, Ikumi Maruchi (丸地郁海) à la contrebasse, Tomoyuki Asakawa (朝川朋之) à la harpe, Inae Jeong (丁仁愛) à la flûte et Manami Kakudō (角銅真実) aux percussions et aux chœurs. Le Minato Mirai Hall est une grande salle de concert d’environ 2000 places. Elle n’est certes pas aussi prestigieuse que le Suntory Hall d’Akasaka même si ces deux salles ont des points communs, comme la disposition en style ’vignoble’ avec le public disposé en terrasses tout autour de la scène et la présence d’un monumental orgue à tuyaux (celui de Minato Mirai ayant une forme de voiles de navire, en clin d’œil au port de Yokohama). Enfin, l’orgue n’était pas utilisée pour ce concert. Des effets de lumière représentant les créatures luminescentes entourant Ichiko y étaient projetés.

Je suis arrivé à Minato Mirai devant le grand hall vers 17h. L’ouverture des portes était à 17h30 pour un début de concert une heure après à 18h30. Ayant pris mon billet très tard, mon emplacement au dernier rang (sixième) du deuxième étage n’est pas idéal mais on a tout de même une bonne vue sur la scène permise par l’inclinaison des rangées. La boutique sur place vend divers goods mais j’avais de toute façon en tête d’acheter le CD de Luminescent Creatures. Il reste une bonne demi-heure avant le début de la représentation et donc assez de temps pour boire un verre de vin blanc à l’étage en observant le public tout autour de moi. Par rapport aux concerts récents auxquels j’ai assisté, le public est ici plus varié et cosmopolite, ce qui ne m’étonne pas vraiment. Tout comme Windswept Adan, l’album Luminescent Creatures a été revu par la presse musicale étrangère, en l’occurence Pitchfork, et sélectionné comme « Best New Music« . La beauté de la musique d’Ichiko Aoba traverse les continents avec la liberté et la fraîcheur d’une petite brise. Je rejoins ensuite ma place, assis entre un homme d’une soixantaine d’années et une jeune fille d’une vingtaine d’années. L’ambiance est calme et apaisée. On entend tout juste le fond sonore composé de bruits légers de cloches fūrin (風鈴). Sur la scène, des longues feuilles de fougère, avec ce qui pourrait être un os de baleine, sont placées devant les instruments et des petits éclairages montées sur des tiges. L’atmosphère pendant le concert nous donnera l’impression d’être au bord de l’océan le soir éclairé par quelques bougies.

Le concert démarre vers 18h30 comme prévu. Les musiciens entrent d’abord sur scène suivis par Ichiko vêtue d’une robe d’un rouge éclatant. Les applaudissements sont chaleureux et accompagneront chaque morceaux du concert. Elles interprète une vingtaine de morceaux pour environ 1h45, le tout ponctué par quelques messages au public. Elle joue la quasi totalité des morceaux du nouvel album Luminescent Creatures et un grand nombre de Windswept Adan, pour mon plus grand plaisir. Certains morceaux comme Porcelain, Sagu Palm’s Song ou encore Luciférine me donnent des frissons dès les premières notes. Quelques morceaux d’Ichiko Aoba sont littéralement beaux à en pleurer, et ça peut être parfois difficile de retenir ces émotions lorsqu’on écoute sa musique, surtout sur ces deux derniers albums qui ont une capacité à nous envelopper entièrement. La mise en scène avec projection d’effets lumineux est à la fois féerique et mystérieuse. Ichiko chante sans jouer d’instruments sur les premiers morceaux de Luminescent Creatures puis se tourne vers un clavier. On l’a verra ensuite jouer de la guitare électrique, une Fender rouge, ce qui était pour moi assez inattendu. Elle ne joue bien sûr pas de riffs endiablés et sa manière de jouer est proche de l’acoustique. Sa guitare acoustique n’est bien entendu pas très loin et elle en jouera en chantant sur de nombreux morceaux. Je me rends compte qu’un grand nombre de morceaux du nouvel album, comme tower ou aurora, me plaisent vraiment beaucoup. On y trouve une subtilité rare, une délicate sensibilité, une évidence qui ne se force pas, une beauté mélancolique qui sait rester légère. J’ai toujours eu le sentiment qu’Ichiko Aoba sera reconnue un jour comme trésor national (日本の宝). Ça peut paraître exagéré mais j’en ai la conviction début longtemps, depuis que j’ai découvert l’album Windswept Adan, qui est celui par lequel je suis entré dans son univers unique. On a en fait l’impression à travers ses morceaux qu’elle a un cœur pur, peut-être à cause de la lumière qui se dégage de son chant malgré la mélancolie souvent présente, et on le ressent même dans ses messages vers le public mélangeant reconnaissance envers tous ceux qui sont venus aujourd’hui et une certaine retenue. Les acclamations de la salle étaient nourries après le dernier morceau, le très beau SONAR du dernier album, pour la faire revenir sur scène avec son groupe. Elle interprète d’abord le morceau Seabed Eden, dans sa version réécrite en français par la musicienne et chanteuse française Pomme (de son vrai nom Claire Pommet). Je connaissais ce morceau mais on avait tout de même un peu de mal à reconnaître la prononciation française. Je ne connaissais pas le morceau suivant Asleep among Endives (アンディーヴと眠って) qui est un très beau single, à priori présent sur aucun album. Dormir parmi les endives, nous dit-elle dans ce morceau. Sur tous ces albums et sur les deux derniers en particulier, on la sent proche de l’environnement naturel qui l’entoure et qui fait partie entière de ses compositions. Sur certains morceaux, elle souffle même dans le micro pour imiter le bruit du vent. Elle fredonne aussi et on a le sentiment qu’elle suit très librement ses envies. Certains morceaux, comme prisomnia ou COLORATURA au début du set, n’ont pas de paroles intelligibles. Ichiko chante des sons et murmure comme des voix que l’on entendrait dans une forêt profonde remplie de créatures mystérieuses. Musicalement, COLORATURA est sublime et nous transporte dans un ailleurs dès les premières notes. De l’album Luminescent Creatures, je ne suis pas certain qu’elle ait interprété le deuxième morceau 24° 3′ 27.0″ N, 123° 47′ 7.5″ E car c’est un morceau court et certains morceaux du set s’enchainaient de manière continue. Ce titre étrange correspond en fait aux coordonnées d’un phare sur l’île de Hateruma (波照間島) au large de l’archipel d’Okinawa, au Sud des îles Iriomote, Taketomi et Ishigaki. Lorsqu’on vérifie sur Google Maps, on constate que ce phare est surnommé ’Ichiko Aoba Lighthouse’ (je ne sais pas s’il s’agit d’une appellation officialisée). Ce phare est le plus méridional du Japon se trouvant sur une île habitée. Ce morceau d’Ichiko Aoba reprend une chanson du folklore de cette île Hateruma. En y repensant, je pense qu’elle a bien interprété ce morceau car elle a évoqué une composition qui n’est pas d’elle, mais je ne sais plus à quel moment il se situait dans la setlist.

Outre le fait de ne pas mettre décidé un peu plus tôt pour pouvoir profiter du concert un peu plus près de la scène, le seul petit regret que je formulerais est la qualité de la climatisation de la salle. Il faisait une petite chaleur moite pas très agréable par moments. J’aurais aimé ne pas être dérangé par cela. Tout était très sobre, par rapport aux concerts que j’ai pu voir précédemment dans des Live Houses. Nous étions ici dans un hall de musique classique, ce qui explique cela. De ce fait, je ne me sentais pas dans l’idée de venir en short et en t-shirt. La majorité des spectateurs semblaient être dans ce même état d’esprit. Les photographies étaient strictement interdites pendant le concert, ce qui est nécessaire, et il n’y avait pas d’affiches à prendre en photo-souvenir à l’entrée du hall. Je me permets donc de montrer certaines photographies prises par Kodai Kobayashi (小林光大) sur ce billet pour illustrer mon propos, en supplément de celles que j’ai pris moi-même dans la salle encore quasiment vide. Et pour compléter ce billet, tout en écoutant Luminescent Creatures en boucle depuis quelques jours, terminons par quelques mots d’Ichiko Aoba adressés au public: « Soyez libres, suivez vos envies, profitez-en pleinement » (自由に、思いのままに、心ゆくまで楽しんでいってください).

Pour référence, je note ci-dessous la setlist du concert de la tournée Reflections of Luminescent Creatures d’Ichiko Aoba au Yokohama Minato Mirai Hall le Lundi 18 Août 2025:

1. pirsomnia, de l’album Luminescent Creatures
2. aurora, de l’album Luminescent Creatures
3. COLORATURA, de l’album Luminescent Creatures
4. Horo (帆衣), de l’album Windswept Adan
5. Parfum d’étoiles, de l’album Windswept Adan
6. mazamun, de l’album Luminescent Creatures
7. tower, de l’album Luminescent Creatures
8. Porcelain, de l’album Windswept Adan
9. FLAG, de l’album Luminescent Creatures
10. Chi no Kaze (血の風), de l’album Windswept Adan
11. Hagupit, de l’album Windswept Adan
12. Easter Lily, de l’album Windswept Adan
13. Sagu Palm’s Song, de l’album Windswept Adan
14. Dawn in the Adan, de l’album Windswept Adan
15. Adan no Shima no Tanjyosai (アダンの島の誕生祭), de l’album Windswept Adan
16. Luciférine, de l’album Luminescent Creatures
17. SONAR, de l’album Luminescent Creatures
18. Seabed Eden (French version, par Pomme), single
19. Asleep among Endives (アンディーヴと眠って), single
20. Wakusei no Namida (惑星の泪), de l’album Luminescent Creatures

Hiroshi Naito in 渋谷

Notre première glace pilée de l’été déjà bien avancé était celle de la pâtisserie Toraya d’Akasaka, située juste en face la branche de Tokyo du sanctuaire Toyokawa Inari que nous avons déjà visité de nombreuses fois. Ce n’est pas non plus la première fois que nous goûtons les pâtisseries japonaises et la glace pilée au matcha de Toraya. Il fallait attendre une bonne heure car l’endroit est réputé. Nous allons donc faire un tour dans le sanctuaire en face puis retournons vers la pâtisserie pour profiter des étages de ce magnifique bâtiment conçu par l’architecte Hiroshi Naito (内藤廣). Un livre rétrospective de ses créations architecturales est même posé sur une des tables du premier étage parmi les gâteaux japonais. Le feuilleter me rappelle l’exposition en cours à Shibuya. Il s’agit en fait du livre de cette exposition. Au sous-sol du bâtiment, se trouve une petite salle d’exposition souvent consacrée à l’histoire de Toraya ou des wagashi. Cette fois-ci, on y présentait la branche parisienne de Toraya située sur la rue Saint-Florentin dans le 1er arrondissement, entre la Madeleine et le Jardin des Tuileries. Pour la maison mère de Tokyo, Hiroshi Naito a conçu un bâtiment remarquable tout en rondeur, finesse et élégance comme les wagashi qu’il abrite. Nous connaissions la pâtisserie dans son ancien immeuble qui était sombre et exiguë. Le salon de thé est maintenant très lumineux et l’espace entièrement boisé apporte un confort qui nous donne envie d’y revenir pour des occasions particulières.

Je ne tarde pas à visiter la grande exposition de l’architecte Hiroshi Naito, qui se déroule dans le hall du Shibuya Stream près de la gare du 25 Juillet au 27 Août 2025. Cette exposition a déjà été présentée en 2023 au musée d’art de Shimane, mais elle est ici enrichie d’une partie sur le réaménagement autour de la gare de Shibuya en cours depuis 2006. Hiroshi Naito est le président de la “commission de design” supervisant ce gigantesque projet. Ce projet m’intéresse depuis longtemps car, pendant que le centre de Shibuya change en profondeur, la gare, elle, ne s’arrête pas de fonctionner. La présentation de cette exposition est assez originale car elle se base sur un dialogue intérieur entre deux démons, un rouge et un bleu, ayant des avis divergents. L’un étant passionné et affirmé, tandis que l’autre est plus réservé. Cette exposition est axée sur une présentation de projets emblématiques de l’architecte, qu’ils soient construits (Built) ou non (Unbuilt), à travers maquettes et photographies. Il s’agit d’une rétrospective démarrant par ses premiers projets jusqu’à des œuvres architecturales iconiques comme le Makino Museum of Plants à Kochi, le Centre artistique et culturel de Shimane, la boutique Toraya d’Akasaka dont je parlais plus haut ou le superbe Kioi Seidō que j’avais visité il y a quelques années. On nous montre également quelques projets à venir comme l’impressionnant nouveau bâtiment et auditorium de l’Université des Beaux-Arts de Tama, qui est prévu pour 2026. L’exposition se déroule sur trois étages, évoquant d’abord ses œuvres majeures puis les plus récentes et ses projets non réalisés. Le troisième étage est entièrement dédié à une mise en parallèle entre le musée Grand Toit du Shimane Arts Centre et le réaménagement de Shibuya a travers d’immenses maquettes et des vidéos. La reconstitution du futur Shibuya est impressionnante par sa taille. On se perd dans les rues modélisées en carton blanc pour essayer de comprendre les nouvelles interactions entre les buildings près du grand croisement de Shibuya. On apprend que le dessus de la structure couvrant le quai de la ligne de métro de Ginza deviendra piétonne et reliera le building Hikarie (un des premiers construits) jusqu’au niveau de la place d’Hachiko. Ce long passage sera en plein air et permettra un joli raccourci. Comme pour l’exposition de Sou Fujimoto que j’ai visité récemment, on entre en immersion dans l’univers créatif d’Hiroshi Naito. Les maquettes souvent très détaillées permettent cette mise en situation. J’aime m’imaginer marcher à l’intérieur de certaines des structures présentées, même dans celles qui n’ont jamais vu le jour. J’aime aussi voir les concepts de jeunesse, ayant une part d’utopie, et je me suis plusieurs fois fait la remarque qu’il est dommage que certains projets n’aient jamais vu le jour. Une des raisons est qu’ils sont parfois un peu trop radicaux, mais c’est ce qui rend aussi un projet intéressant. Le Kioi Seidō, bien construit mais dont les utilisations possibles restent plutôt floues, en est un très bon exemple.

petits moments d’architecture (13)

Continuons encore un peu les petits moments estivaux d’architecture, si vous le voulez bien. La pluie inattendue de ce mois d’Août a l’avantage d’adoucir un peu les températures mais compromet un peu nos plans de sortie pendant le long week-end de mi-mois. Je profite de quelques heures devant moi avant la prochaine averse pour me diriger vers Nishi-Shinbashi. Près de Toranomon, se dresse un immeuble fin de 35 mètres nommé Arakawa Building. Il a été conçu par Nikken Sekkei en 2018, comportant des bureaux et magasins ainsi que la résidence du propriétaire du building. L’ensemble de couleur grise unie donne l’apparence d’un labyrinthe difforme avec des blocs ’deko boko’. Sa particularité est bien entendu l’escalier de secours visible tournant autour de la façade, comme élément principal du design extérieur. L’idée de ce design est de créer un bâtiment plus ouvert sur la ville, par rapport aux façades uniformes des tours qui isolent souvent les étages supérieurs de la rue. Ce building se distingue grâce à ses escaliers extérieurs formant des sortes de balcons permettant aux usagers d’en quelque sorte se reconnecter à l’espace urbain et aux passants d’apercevoir la vie intérieure du bâtiment. Ce concept n’est pas nouveau et j’ai pu constater des créations architecturales assez similaires sur le Sauna Reset Pint de l’architecte Akihisa Hirata à Asakusa ainsi que sur le 12 KANDA conçu par sinato et l’atelier NANJO à Kanda Sudachō. D’une manière un peu différente le petit hôtel Siro conçu par Mount Fuji Architects Studio à Ikebukuro mettait aussi en avant ses escaliers arrondis de métal ouverts sur la rue.

Ginza n’est qu’à une petite trentaine de minutes à pieds. Je décide d’y aller pour aller voir ce qui a changé. Je revois l’immeuble Louis Vuitton aux surfaces bleutées mais changeantes conçues par Jun Aoki. Le nouveau magasin du joaillier Tiffany reprend une façade assez similaire avec des gradients du bleu au blanc. Il s’agit en fait également d’une conception de Jun Aoki. Cette boutique Tiffany est apparemment la plus grande d’Asie et a ouvert ses portes le 11 Juillet 2025. Un peu plus loin, j’avais noté une surface intéressante pour le nouveau magasin Cartier, mais je n’ai pas trouvé de qui était le design. Ginza donne le sentiment que les grandes marques de luxe cherchent à tout prix à se faire remarquer, mais le design très fluide tend au final a une certaine ressemblance.